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Cet article est issu du dossier «Maroc : 1999-2019, ces vingt premières années de règne de Mohammed VI qui ont tout changé»

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Politique

Maroc – Mohamed Tozy : « L’Empire chérifien n’est pas mort »

Mohammed VI lors de la beï’a, cérémonie d’allégeance au roi, le 21 août 2012, devant le palais royal de Rabat, place du Méchouar.

Mohammed VI lors de la beï’a, cérémonie d’allégeance au roi, le 21 août 2012, devant le palais royal de Rabat, place du Méchouar. © MAP

Vingt ans après l’intronisation de Mohammed VI, le sociologue Mohamed Tozy explique comment le souverain, par la perpétuation d’un art de gouverner séculaire, a fait du royaume un modèle si singulier en Afrique et dans le monde arabe.

Hassan II, Mohammed VI. On imagine difficilement deux hommes aussi dissemblables. Le premier aimait rencontrer – et affronter – les journalistes. Le second n’a jamais donné de conférence de presse et préfère prendre des selfies avec des inconnus. Mais tous deux sont vus avec circonspection à l’étranger. Familiers de la vie politique marocaine, le baisemain, la beï’a (« allégeance ») ou encore le titre de commandeur des croyants sont perçus comme des curiosités en France, en Algérie ou en Tunisie…

Alors que Mohammed VI fête ce mois-ci ses vingt ans de règne, le politologue Mohamed Tozy rappelle que ces attributs du pouvoir tirent leur raison d’être, sinon leur légitimité, d’une longue histoire. La monarchie marocaine prend ses racines non dans le remodelage intéressé du maréchal Lyautey, mais dans l’Empire chérifien. Et il y a plus d’un point commun entre les sultans d’hier et le monarque constitutionnel d’aujourd’hui.

Les explications souvent inattendues du professeur Tozy sont précieuses. À la science du politologue féru d’histoire il ajoute l’expertise de l’un des rédacteurs de la Constitution marocaine de 2011.

Jeune Afrique : Quelle est la différence entre Hassan II et Mohammed VI (M6) ? Au début du nouveau règne, vous aviez déclaré que « Hassan II est roi du Maroc partout et toujours, Mohammed VI est roi aux heures ouvrables ».

Mohamed Tozy : Il s’agissait d’une boutade faite à chaud, évoquant les tentatives du jeune monarque de se distinguer de son père et de séparer le temps privé du temps public. Aujourd’hui, l’espace intime s’est rétréci, et l’institution a pris le dessus…

Quel type de monarque est M6 ?

C’est un roi constitutionnel. Ses prérogatives et pouvoirs ont été renforcés par la Constitution de juillet 2011, fruit d’un Printemps arabe à la marocaine. Dans le texte, on n’a plus affaire à un roi absolu, mais à un roi fort.

Trop fort ?

Fort, ou même très fort, ne signifie pas arbitraire. Formellement, il y a un cadre institutionnel qui définit ses compétences et fixe ses prérogatives. Jusqu’à aujourd’hui, les règles qui régissent les institutions sont respectées, mais le roi n’est pas responsable de la lecture qu’en font les acteurs politiques. Quand le chef du gouvernement, Saadeddine El Othmani, manifeste sa joie à la une de Jeune Afrique en déclarant que « le roi est satisfait de [son] travail », privilégiant ainsi le souverain par rapport à ses électeurs, il est difficile d’en rendre celui-ci responsable. Ici, c’est la culture politique des élites qui est en cause.

Le politologue marocain Mohamed Tozy.

Le politologue marocain Mohamed Tozy. © DR

Le roi nomme le chef du gouvernement, issu du parti qui a gagné les élections. C’est ce qu’il a fait en chargeant Abdelilah Benkirane, alors secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD), de former le gouvernement, en 2011. Mais comme, dit-on, « le roi ne l’aime pas », il s’est ensuite trouvé dans l’impossibilité de le faire à l’issue des législatives de 2016, et le « blocage » a duré sept mois…

La règle ici, c’est le choix du chef du gouvernement dans le parti vainqueur. Sa mise en œuvre dépend des rapports de force entre les partis, des coalitions, des relations entre les acteurs… On a tendance à présenter les enjeux sous un jour personnel et conflictuel : Ilyas El Omari [Parti Authenticité et Modernité, PAM] contre Benkirane, Benkirane contre Aziz Akhannouch [Rassemblement national des indépendants, RNI], etc.

La nécessité de constituer une coalition au prix d’inévitables marchandages a provoqué le ‘blocage’, et non je ne sais quelle intervention souterraine du Palais

On oublie la nécessité de constituer une coalition au prix d’inévitables marchandages et concessions ; c’est ce qui a provoqué le « blocage », et non je ne sais quelle intervention souterraine du Palais. Ce qui est important dans cette situation, c’est ce que le roi fait ou ne fait pas. Il aurait pu par exemple désigner au bout de deux ou trois mois un autre candidat que Benkirane, et pas nécessairement issu du PJD.

On a l’impression que les débats politiques et idéologiques ont disparu au Maroc…

Ils existent, mais ils ne sont pas explicites. On a affaire à deux projets de société antagonistes. Le premier est franchement conservateur, porté par différents acteurs : le PJD, les partis du Mouvement national (Istiqlal et certains courants de l’Union socialiste des forces populaires), la monarchie et une partie du sérail. Ce projet correspond à la culture dominante. Le second projet, qu’on peut qualifier de séculier, n’est pas formulé ni pris en charge, et encore moins assumé. Il n’est porté par aucun parti ou courant intellectuel qui pourraient en systématiser les aspects modernistes, voire progressistes.

Son existence est le résultat de profondes transformations au cours de ces trente dernières années. Il est l’aboutissement d’un processus d’individuation et concerne les structures de la famille, les relations hommes-femmes, la généralisation des standards urbains de consommation, l’appropriation des nouvelles technologies par le plus grand nombre. Des changements qui ont une incidence sur les rapports au politique et à l’État, à la religion, au statut de la femme, à l’identité. Par exemple, près d’un Marocain sur dix a la double nationalité – saviez-vous que tous les membres de l’équipe nationale de football, à l’exception de deux joueurs, sont des binationaux et que beaucoup parlent à peine l’arabe ?

Il arrive que le roi fournisse quelques repères. Exemples : la Moudawana [droit de la famille], en 2004, ou l’intégration des femmes dans le métier des adoul [notaires de droit islamique]. Nous sommes dans une société plurielle, et les consultations électorales ont comme enjeu la traduction politique du rapport de force entre ces deux projets de société. Il arrive qu’un parti élu démocratiquement porte le projet conservateur, comme le PJD et les partis du Mouvement national. Et parfois, sous la pression de la société civile, on a aussi assisté à des tentatives disparates de porter le second projet. Jusqu’ici, celles-ci ont échoué, même si elles étaient soutenues clandestinement par le roi.

Comment expliquez-vous la mort politique des partis ?

C’est un phénomène universel, qu’on observe partout, y compris dans les pays de tradition démocratique. Mais attention, la crise des partis ne signifie pas la crise des médiations et la nécessité pour un État d’agréger les demandes disparates des différentes catégories de la population de manière à en faire une demande politique cohérente. Au Maroc, les anciens clivages idéologiques sont périmés, et les partis du Mouvement national ont eu du mal à se réinventer.

La Chambre des représentants du Maroc (image d'illustration).

La Chambre des représentants du Maroc (image d'illustration). © DR

Estimez-vous que les élections sont désormais libres ?

Disons qu’elles sont crédibles, malgré un taux de participation faible [38 %]. Aujourd’hui, les gens croient que leur bulletin de vote a de l’influence. Surtout au niveau local, là où les enjeux sont tangibles et les débats clairs, sur des réalisations concrètes (eau potable, écoles, routes…), ce qui facilite la reddition des comptes. Au niveau national, les élections se jouent sur des enjeux moraux, comme la corruption, et non politiques ou de compétence, ce qui explique la popularité du PJD. Toutefois, l’exercice du pouvoir crée un certain décalage entre la fonction moralisatrice et la fonction de gestion, et il bouleverse les hiérarchies au sein du parti qui a fondé sa légitimité sur une morale irréprochable.

Contrairement à Hassan II, Mohammed VI ne transforme pas les rapports de force, mais les accompagne

L’une des explications des difficultés qu’a rencontrées le PJD au moment du blocage est la résistance interne des idéologues islamistes, qui voyaient leurs positions menacées par l’arrivée des techniciens. La facilité avec laquelle la mise à l’écart de Benkirane a été acceptée par les notables du parti est le fruit de cette évolution. Pour sortir de l’impasse, on peut même soutenir, en exagérant à peine, que le roi n’a finalement fait qu’entériner une décision du PJD ! Contrairement à Hassan II, Mohammed VI ne transforme pas les rapports de force, mais les accompagne. Une telle attitude vient de loin. Elle renoue avec une vieille tradition de l’Empire chérifien.

L’histoire et la tradition sont très présentes dans le comportement de Mohammed VI…

Le Maroc est un vieil État ; les arts du gouvernement et les façons d’exercer le pouvoir viennent de loin. Le protectorat n’a pas inventé l’État marocain, ce n’est pas Lyautey qui en est l’artisan. Ce dernier n’a fait qu’en accentuer les aspects archaïques en mettant l’accent sur les idées de sacralité et d’un pouvoir absolu délégué à la puissance coloniale. Cette profondeur historique d’un pouvoir monarchique plutôt fragile, en intense interaction avec une société difficile à soumettre, il faut la chercher chez les historiens du XIXe siècle ou dans les correspondances entre le sultan et ses sujets les plus subalternes.

Quand on lit entre les lignes un ouvrage laudateur et apologétique – mais tellement précieux – comme Al Ithaf, du prince du sérail Abderrahmane Ibn Zidane, on y voit une description minutieuse de l’art de gouverner, de la fabrique des compromis et des mises en scène d’un pouvoir tantôt fragile, tantôt puissant… Les traces de cet art du gouvernement sont repérables dans les gestes et les façons de faire. Elles donnent aujourd’hui leur sens aux rapports de pouvoir et aux attentes des gouvernés. L’État marocain ne se réduit pas à un décorum, il renvoie à une conception impériale du pouvoir.

Dans cette configuration, il est nécessaire de faire la distinction entre gouverner et administrer, parce qu’on peut gouverner sans administrer, préférer la loyauté à la soumission, faire un usage spectaculaire de la violence sans en faire un usage systématique, gouverner à distance et parfois dans l’absence, respecter un dissident sans cesser de le combattre et procéder, chaque fois que c’est possible, à son intégration. J’insiste, l’Empire chérifien n’est pas mort, du moins dans l’imaginaire politique des Marocains.

Le roi entouré de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (à g.), et de son frère, Moulay Rachid, le 29 juillet 2018, à Al Hoceima.

Le roi entouré de son fils, le prince héritier Moulay Hassan (à g.), et de son frère, Moulay Rachid, le 29 juillet 2018, à Al Hoceima. © AP/SIPA

 

L’absence de M6 pendant des mois ne pose donc aucun problème ?

En effet. Mais ce qu’il convient d’observer, c’est le moment de sa présence.

Il semble que les Marocains étaient néanmoins inquiets…

Les journalistes ! Ils confondent l’État et le roi. Au Maroc, je le répète, le roi gouverne aussi par l’absence.

Diriez-vous que la popularité de M6 est intacte ?

C’est la monarchie qui est populaire. Et ce n’est pas nouveau, ni d’ailleurs spécifiquement marocain. La plupart des monarchies le sont parce qu’elles incarnent l’aspect mystérieux et démesuré du pouvoir. Les hommes ont un besoin de rêve que la monarchie satisfait. Il arrive même que la république se drape des atours de la monarchie. Mais sa popularité, M6 la doit aussi à sa personne : sa gentillesse, son écoute, une certaine fragilité…

Le roi est populaire parce qu’il a le beau rôle : il inaugure les grands chantiers, le TGV, etc.

Pas toujours ! Et le roi perd quand ça ne marche pas !

Est-ce le cas du projet Al Hoceima, phare de la Méditerranée ?

Celui-ci est très éclairant sur le fait que le régime des responsabilités est opaque ou, plus exactement, que les acteurs politiques ne croient pas en lui, même quand il est gravé dans la Constitution. Qui est responsable ? De quoi ? Et auprès de qui ? Cette perception des choses fait courir au monarque des risques inconsidérés et décrédibilise le travail du gouvernement. Au passage, elle encourage la tentation de rejeter la responsabilité sur les autres et de se mettre sous le parasol royal, préférant les affres de la disgrâce à une reddition des comptes institutionnalisée.

Mohammed VI lors du lancement du  programme « Al Hoceima, ville phare de la Méditerranée », à Tétouan, en octobre 2015.

Mohammed VI lors du lancement du programme « Al Hoceima, ville phare de la Méditerranée », à Tétouan, en octobre 2015. © MAP

Il a donc fallu recourir à un « séisme » ? 

Provoquer un séisme – c’est-à-dire un événement brutal et imprévisible – en impliquant la Cour des comptes tout en ayant recours au régime de la grâce et de la disgrâce peut avoir des effets désastreux, notamment démobiliser l’administration et faire de l’inaction le choix le plus rationnel pour minimiser les risques.

Et la justice dans tout ça ?

La justice est le plus grand acquis de ces vingt dernières années et, en même temps, le plus grand défi des vingt ans à venir. Les conditions institutionnelles d’une bonne justice sont posées : autonomisation du parquet, redéfinition du ministère de la Justice, composition du Conseil supérieur de la magistrature, où siègent des personnalités respectables et compétentes.

Même quand le roi s’abstient, les magistrats se sentent obligés d’anticiper ses intentions supposées et ceci toujours dans un sens conservateur

Sauf que la conception qu’ont les magistrats marocains de l’indépendance diffère des standards internationaux. Ils se considèrent comme les gardiens d’un ordre politique où le roi est l’unique référent. Même quand celui-ci s’abstient – et il le fait toujours – , ils se sentent obligés d’anticiper ses intentions supposées et ceci toujours dans un sens conservateur. Au mieux, les juges veulent bien être autonomes, mais pas indépendants.

Nasser Zefzafi, le leader d’Al Hoceima, a donc écopé de vingt ans de prison.

Ce n’est pas le seul. Le problème, c’est que les juges s’interdisent de prendre en compte le contexte politique et, pour éviter le risque de déplaire, pensent devoir appliquer littéralement la loi, dans toute sa rigueur.

L'activiste marocain Nasser Zefzafi lors d'une manifestation à El Hoceïma, dans le nord du Rif, au Maroc, le jeudi 18 mai 2017.

L'activiste marocain Nasser Zefzafi lors d'une manifestation à El Hoceïma, dans le nord du Rif, au Maroc, le jeudi 18 mai 2017. © Aboussi Mohamed/AP/SIPA

On observe au Maroc un certain isolationnisme par rapport au monde arabe…

C’est le monde arabe et non le Maroc qui a changé. Le royaume a un profil de pays insulaire, c’est le « Maghrib al-Aqsa » (l’Extrême-Occident), un Finistère, de surcroît amazigh et trop proche de l’Europe. Le Moyen-Orient et le Golfe sont dominés par deux données : l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération et, dans le même temps, le fait que les Américains, sous l’ère Trump, pensent déléguer leur politique à une potentielle puissance (Arabie saoudite ou Israël) à un moment où la Turquie est moins fiable.

Le Saoudien Mohammed Ben Salmane (MBS), l’Émirati Mohammed Ben Zayed et, dans une certaine mesure, le Qatari Cheikh Tamim mènent dans l’ensemble de la région une politique d’influence et désormais d’intervention pour prévenir toute évolution démocratique ou les effets d’un processus de sécularisation en marche. Le Maroc se doit de composer avec cette nouvelle situation, tout en imposant des limites, autant que possible. Ce d’autant plus que l’intervention du Golfe ne s’arrête pas au terrain militaire, comme au Yémen, mais s’intéresse désormais aux changements de politique intérieure, en soutenant la junte militaire au Soudan ou en combattant des réformes sociétales d’ampleur, comme celle de l’héritage en Tunisie.

L’événement le plus important dans la région et au-delà, c’est la situation en Algérie

L’Algérie nous concerne de très près et touche à notre stabilité. Ces événements confirment la tendance à la maturation des sociétés maghrébines par rapport au Moyen-Orient. Les hirak dans tous ces pays – Tunisie, Maroc, Algérie – sont la preuve que des transformations profondes gagnent nos sociétés. On observe, notamment au sein de la jeunesse, la promesse d’une rupture par rapport au credo des Frères musulmans (« L’islam est la solution »). L’hypothèse d’une société séculière, malgré les formes exagérées du puritanisme encouragées par l’État, est de plus en plus crédible.

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