Energie

Énergie Power Africa – Andrew Herscowitz : « Il y aura bientôt un excédent de puissance installée »

Andrew Herscowitz, coordinateur de Power Africa

Andrew Herscowitz, coordinateur de Power Africa © Capture d'écran Youtube

Le programme américain d’électrification du continent a cette année franchi la barre des 10 000 MW de capacité. Son coordinateur en dresse le bilan et les perspectives.

Pas facile tous les jours pour Andrew Herscowitz de représenter les États-Unis sur le continent. Les déclarations de Donald Trump sur les « shithole countries » sont passées par là, et l’indifférence du président américain pour l’Afrique est notoire – comme en témoigne l’absence de représentant américain de haut niveau lors du US-Africa Business Summit de Maputo, en juin.

Lancé sous Obama avec de grandes ambitions, Power Africa « rassemble les outils de douze agences gouvernementales américaines sous un seul toit », afin d’attirer les investissements du secteur privé vers le continent. À sa tête depuis sa création, en 2013, M. Herscowitz dresse avec nous un bilan d’étape de son action. Entretien.

Jeune Afrique : Le président Trump a affiché une certaine indifférence, voire du mépris, à l’égard de l’Afrique. Vous sentez-vous soutenu ?

Andrew Herscowitz : Power Africa est l’une des réalisations de l’Administration précédente que le président actuel préfère. Elle correspond à sa vision : mobiliser des fonds du secteur privé pour le développement. Sur les 120 contrats d’infrastructures énergétiques que nous avons clos financièrement, pour un total de 20 milliards de dollars, le gouvernement américain a dépensé un demi-milliard de dollars.

Notre effet de levier est significatif. Nous permettons de combler l’écart là où le marché ne fonctionne pas. Ce modèle a même été répliqué à travers le programme Prosper Africa (dont le but est d’accroître le commerce bilatéral États-Unis - Afrique), lancé il y a quelques mois par notre conseiller à la sécurité nationale [John Bolton].

Quels sont vos moyens ?

Environ 100 millions de dollars par an [Obama avait annoncé au départ une dotation de 7 milliards de dollars]. Mais c’est sans compter les milliards de dollars que l’Opic [Overseas Private Investment Corporation] apporte en financement, ni les centaines de millions de la Millenium Challenge Corporation. Les gens aiment dire que ce sont les banques multilatérales qui apportent les fonds, mais les États‑Unis aussi procurent des milliards de dollars à l’Afrique.

Vous aviez annoncé au départ vous concentrer sur six pays seulement [Kenya, Liberia, Nigeria, Éthiopie, Ghana et Tanzanie]…

Nous pensions au démarrage qu’il était plus sage de se concentrer géographiquement. Dès 2014, nous avons corrigé le tir tout en triplant nos objectifs. Cette année, nous avons franchi la barre des 10 000 MW répartis sur l’ensemble du continent.

Nous avons aidé plusieurs pays à lancer leur tout premier appel d’offres public

Près d’un tiers de ces mégawatts se trouvent en Afrique du Sud, alors que c’est déjà l’un des pays africains jouissant du meilleur accès à l’électricité. Pourquoi ?

Le marché y est simplement beaucoup plus mature qu’ailleurs. Notre espoir est que cela fasse tache d’huile. L’Afrique du Sud a dix ans d’avance, sinon plus, en matière d’appels d’offres publics dans le solaire et l’éolien. On voit maintenant la Zambie s’y mettre, le Malawi, l’Éthiopie, le Sénégal… Nous avons aidé plusieurs pays à lancer leur tout premier appel d’offres public.

Quels sont les plus gros freins que vous ayez rencontrés ?

Les problèmes de monnaie. Entre 2015 et 2016, quasiment aucun projet n’a abouti à cause de ça. Au Nigeria, beaucoup d’investisseurs ont décidé d’attendre, par crainte de voir le naira être dévalué du jour au lendemain. En Éthiopie aussi, cette question explique certains retards.

Vous n’avez encore financé aucun projet en Afrique centrale. Pourquoi ?

L’Afrique centrale a ses propres problèmes. Des problèmes qui vont au-delà du secteur de l’électricité, qu’il s’agisse du commerce illégal ou de la corruption. Parfois, la loi américaine nous oblige à rester en dehors de certains pays. Par exemple quand ils sont sous le coup de sanctions.

La RDC est une énorme opportunité pour l’avenir

Et concernant la RDC en particulier ?

Le gouvernement américain nous autorise à y travailler, mais des sanctions existent contre des personnes spécifiques. La RDC est une énorme opportunité pour l’avenir.

Vous verra-t-on bientôt dans cette région ?

J’espère. Nous n’avons plus vraiment besoin d’encourager le secteur privé à investir dans des pays qui ont déjà conclu des accords financiers. Nous devons donc nous concentrer sur les autres pays et nous assurer qu’ils suscitent l’intérêt des entreprises.

Quels sont les projets que vous souhaiteriez le plus voir aboutir ?

J’ai toujours le Nigeria à l’esprit. Le projet gazier Qua Iboe Power Plant en particulier, développé par Globeleq et Black Rhino, qui a été retardé à plusieurs reprises. Et une douzaine de projets de production d’énergie indépendante (IPP) dans le solaire qui sont au point mort. Les élections sont maintenant passées, et nous espérons que certains se réaliseront. Et puis il y a la centrale thermique de Corbetti, en Éthiopie, pour laquelle nous avons investi beaucoup de temps et d’efforts. Ce sera le tout premier IPP du pays.

Comment analysez-vous l’évolution du marché depuis 2013 ?

Avant, il existait très peu d’IPP en Afrique. Aujourd’hui, on en recense près de 150. D’autre part, le prix de l’électricité a considérablement diminué. Il n’était pas rare de voir des projets solaires à plus de 30 cents le kilowattheure. Aujourd’hui, la plupart sont au-dessous de 10 cents. Et cette nouvelle concurrence a réduit le coût de toutes les autres technologies. À l’avenir, les pays auront probablement de l’électricité entre 6 et 9 cents le kilowattheure, si ce n’est moins. Le projet Scaling Solar, au Sénégal, est sorti à 5 cents.

Si vous avez signé un contrat et qu’au bout d’un moment on vous force à le renégocier… Cela peut effrayer !

Du fait de ces baisses importantes, certains gouvernements tentent aujourd’hui de renégocier des accords passés. C’est le cas à Madagascar, en Ouganda, au Ghana… Ont-ils raison de le faire ?

En tout cas, cela effraie les investisseurs. Si vous avez signé un contrat et qu’au bout d’un moment on vous force à le renégocier… J’ai de l’empathie pour les gouvernements, car nous ne souhaitons pas qu’ils s’endettent trop, mais il faut le faire de manière que les entreprises en retirent aussi certains avantages.

Comment voyez-vous le marché évoluer ?

Dans plusieurs pays, il y aura bientôt un excédent de puissance installée. C’est pourquoi les gouvernements ralentissent la cadence pour ne pas payer de l’électricité qui ne sera pas utilisée. Ce qu’il faut désormais, c’est mettre en place les infrastructures de transport et de distribution nécessaires, s’assurer du bon fonctionnement des services publics et diminuer les pertes.

Le Nigeria a des capacités installées de 12 GW, mais, dans un bon jour, n’est capable de générer que 4 à 5 GW. Ses capacités de transport électrique sont d’à peine 7 GW, et les clients ne paient en moyenne que 1 500 MW. Pour remédier à cette situation, au cours des deux dernières années, nous avons aidé quatre sociétés de distribution nigérianes à générer 160 millions de dollars de revenus supplémentaires. Grâce à la mise à niveau des équipements, à la formation, au débranchement physique des clients qui ne paient pas, etc. Ces entreprises doivent être mieux gérées pour que le système fonctionne.


Une offensive antichinoise

En décembre 2018, John Bolton, conseiller à la sécurité nationale, présentait la nouvelle « stratégie africaine » de l’Administration Trump. Une politique qui pourrait se résumer en quelques mots : contrecarrer l’influence chinoise.

Un mois après que le président chinois, Xi Jinping, annonçait, en septembre, 60 milliards de dollars de prêts pour l’Afrique, les États-Unis signaient le Build Act, qui créait la Development Finance Corporation – dotée de 60 milliards de dollars –, résultat de la fusion de plusieurs agences dans une nouvelle entité à destination des pays en développement.

Un geste qui semblait acter le « retour » de Washington sur le continent. Pourtant, alors que les États-Unis organisaient l’US-Africa Business Summit de Maputo, les 18 et 19 juin derniers, la forme ne soutenait pas le fond. Si onze chefs d’État africains ont décidé de s’y rendre (53 s’étaient déplacés au Focac [Forum sur la coopération sino-africaine], à Pékin, en septembre 2018), le plus haut représentant américain envoyé sur place était… la sous-secrétaire au commerce, Karen Dunn Kelley.

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