Vie des partis

Tunisie : Riyada, l’Académie qui prépare la relève d’Ennahdha

Une séance de cours de Riyada, l'Académie politique d'Ennahdha, le 24 avril 2019 à Hammamet (image d'illustration). © Ons Abid pour ja

Depuis deux ans et demi, le parti islamiste forme ses jeunes élites au sein d’une académie politique maison. Reportage.

Hammamet, week-end ensoleillé, une soixantaine de jeunes âgés de 25 à 35 ans. Ces derniers ne sont pourtant pas en villégiature dans la célèbre station balnéaire. À l’hôtel où ils se sont réunis, des tables couvertes de nappes blanches ont été alignées comme dans une salle de classe. L’atmosphère est ­studieuse. Bienvenue à l’Académie politique ­d’Ennahdha – ou Riyada, « ­leadership », en arabe – , chez la crème de la jeunesse conservatrice.

La création de la structure a été actée au 10e congrès d’Ennahdha, en 2016, celui-là même qui a vu la formation se muer en parti civil, avec la séparation de la prédication et du politique. Avec la promesse, aussi, d’une plus grande place faite aux jeunes. Longtemps exilé en Allemagne, le chef d’orchestre du projet, Fathi Ayadi, considéré comme un pragmatique au sein du parti, a présidé le conseil de la Choura (l’instance consultative) de 2012 à 2016. Il est aujourd’hui député et membre du bureau exécutif d’Ennahdha.

En confiant l’Académie à l’une de ses figures, le parti souligne l’importance qu’il accorde à la formation continue. « Nous ne sommes un parti de gouvernement que depuis peu de temps, nous devons nous former », explique Ayadi. À l’enseignement des sciences politiques et de la géopolitique s’ajoutent des cours sur l’histoire de la Tunisie, le fonctionnement des institutions, la communication, ainsi que sur la doctrine et la stratégie de la formation à référentiel islamique. Ces cours sont dispensés par des universitaires ou des cadres d’Ennahdha.

Égalité dans l’héritage

La leçon du jour, consacrée à la participation politique et à la vie des partis, est prodiguée par le député Oussama Sghaier, 35 ans, archétype de la jeune garde de la formation : famille militante exilée en Italie, membre actif d’organisations musulmanes et de jeunesse, efficace et souriant. Ses cadets suivent ses PowerPoint et son exemple avec attention. Ils ne lâchent leurs stylos que pour écouter la joute oratoire de deux camarades. L’un, censé défendre l’égalité femmes-hommes dans l’héritage, se laisse voler la vedette par le tenant de la thèse adverse. Coiffé d’une chéchia, il ponctue ses phrases de grands gestes. La salle, déjà acquise à sa cause, explose de rire.

Si on remet en question ce qui est cité dans le Coran, ça risque de créer beaucoup de problèmes entre frères et sœurs

Le sujet agite le pays et attend d’être débattu à l’Assemblée, où un projet de loi prônant l’égalité a été déposé en août 2018. « Je ne pense pas que ce texte ait des chances de passer », pronostique une élève. « Si on remet en question ce qui est cité dans le Coran, ça risque de créer beaucoup de problèmes entre frères et sœurs », renchérit une autre. La ligne du parti est claire : des parts égales, d’accord, mais à titre exceptionnel, selon le bon vouloir des familles donc. L’Académie prépare sa jeune garde à faire entendre sa voix sur cette question.

Des groupes se forment pour un exercice. Chacun doit imaginer des modes d’action pour défendre cette ligne. Parmi les moyens de pression proposés : une campagne sur Facebook, une pétition censée récolter suffisamment de signatures pour être déposée au Parlement, un boycott des impôts.

Des militants d'Ennahdha défilant dans le centre-ville de Tunis pour commémorer le huitième anniversaire de la révolution. © Hassene Dridi/AP/SIPA

« On choisit les meilleurs »

La formation interne attire. « Nous avons dû recaler beaucoup de candidats, nous sommes victimes de notre succès ! » constate Fathi Ayadi. Quelque 450 élèves – dont 60 % de femmes – sont répartis sur trois promotions depuis 2017, et les effectifs sont passés de 50 à 200 étudiants entre la première et la deuxième année.

Pour accéder au cercle, le parcours et les recommandations comptent autant que le concours oral. « On choisit les meilleurs potentiels et les plus impliqués », explique encore Fathi Ayadi. Sont ciblés en priorité les membres des bureaux locaux et régionaux. S’y greffent des jeunes qui pèsent déjà dans les structures du parti à Tunis.

C’est le cas de Mossaab Rbahi. À 27 ans, il est membre des jeunes entrepreneurs du bureau d’investissement et de développement d’Ennahdha. Lui aussi a un parcours exemplaire depuis 2011 : syndicat étudiant UGTE, antenne du parti à Sfax, bureau des jeunes. Lauréat de la première promotion de l’Académie, il a été choisi pour représenter ses condisciples auprès des jeunes du PJD, le parti frère marocain, dès septembre 2017. D’autres de ses camarades de Riyada ont été invités par l’AKP turc.

Ennahdha peut désormais s’appuyer sur sa vitrine académique pour asseoir sa notoriété et ses réseaux auprès de ses alliés internationaux. Le jeune homme voit loin. « Grace à Riyada, j’ai appris une méthode pour gérer les situations de crise avec les syndicats, et des soft skills pour me préparer à devenir un homme politique. Je me verrais bien conseiller dans quelques années. Peut-être que, dans dix ans, vous viendrez m’interviewer comme ministre ! »

Long terme

L’inscription dans le temps long est le principal atout du programme. Les formations ont lieu durant l’année scolaire à raison d’un week-end par mois. Elles durent trois ans, du moins pour ceux qui parviennent à valider leur année. Car les candidats sont non seulement triés sur le volet, mais soumis à la sélection une fois entrés à l’Académie.

Notre stratégie est de leur donner les clés pour gouverner un jour et de les préparer à se positionner dans les instances du parti et de l’État

Les notes et l’assiduité priment. Les absences sont éliminatoires, et les progrès des élèves sont évalués tous les mois sur le terrain, en coordination avec le bureau auquel ils sont rattachés. Les participants doivent également rendre des dossiers à la fin de chaque année : un récapitulatif de leur apprentissage, ainsi qu’un portfolio avec un projet de politique publique applicable au sein d’un ministère. « Notre stratégie est de leur donner les clés pour gouverner un jour et de les préparer à se positionner dans les instances du parti et de l’État », explique Fathi Ayadi.

« Le jour des résultats, c’était le même stress que pour les résultats du bac », raconte Mohamed Ali. Cet interne en médecine de 26 ans fait partie des 70 heureux élus de la deuxième promotion. « Je n’avais aucune base en sciences politiques et, avec mes gardes de nuit à l’hôpital et mon engagement au sein du parti, ce n’était pas facile de rendre mes devoirs, il faut être bien organisé », reconnaît-il.

Cérémonie de lancement du service d’adhésion « à distance » d'Ennahdha (au centre, le président Rached Ghannouchi). © DR

Militant total

L’Académie est aussi née d’un constat : le niveau d’engagement insuffisant de la jeune garde du parti. « Le malaise des anciens qui ont fait des sacrifices pour le parti vient du fait que la nouvelle génération n’éprouve pas le même attachement, explique Maryam Ben Salem, enseignante à l’université de Sousse. Les cadres cherchent donc à recréer la figure du militant total en ne gardant que ceux qui s’engagent. »

« Avec Ennahdha, il faut travailler, se plier à des règles, accepter de finir tard. On ne s’arrête pas à votre CV », renchérit Wiem Nouri, doctorante en finance internationale. À 36 ans, elle dirige les études du bureau économique et ne compte pas ses heures. Elle a malgré tout intégré l’Académie. « J’ai une formation technique, je ne connaissais pas tous les enjeux politiques. Ça m’aide à comprendre ce qui motive les décisions du parti et la meilleure façon de les défendre. Avant, je préférais travailler dans l’ombre, ­maintenant je prends la parole en me disant : “Pourquoi pas moi ?”. »

Aux oubliettes, les structures du passé inspirées des Frères musulmans. « Les anciens militants étaient formés de manière très idéologique, en commençant par la religion, puis en échangeant des livres dans des cercles de discussion. Ceux qui faisaient montre d’excellence étaient mis en avant. Aujourd’hui, on forme des professionnels de la politique qui maîtrisent leurs dossiers », estime Maryam Ben Salem. Une formation soumise à l’épreuve de la pratique. En troisième année, les élèves bénéficient de stages au Parlement, ou au sein des instances supérieures d’Ennahdha. « C’est très important pour nous d’avoir un background commun », admet Mossaab Rbahi. La structure doit ainsi permettre de renforcer la discipline interne en homogénéisant la parole dans un parti où les hiatus ont parfois brouillé la communication.

Maillage géographique

Objectifs et bilans d’étape : l’Académie épouse le fonctionnement d’une entreprise. « Il s’agit de renforcer le parti et de s’appuyer sur sa stratégie de décentralisation », reprend Fathi Ayadi. Ennahdha cherche ainsi à tisser un maillage géographique indispensable à la conquête du pouvoir. En formation, les jeunes apprennent à connaître les problématiques d’autres régions : « On partage une chambre avec d’autres filles, on commence à se connaître, ça crée des liens dans tout le pays », confirme Wiem Nouri.

Ces nouveaux relais pourront à la fois convaincre d’autres militants et faire passer les décisions ‘pragmatiques’ du parti auprès de son électorat plus conservateur

En étant capables de justifier les orientations du parti, ces nouveaux relais pourront à la fois convaincre d’autres militants et faire passer les décisions « pragmatiques » du parti auprès de son électorat plus conservateur. En défendant par exemple la notion d’« islam démocratique », pas toujours comprise. « Des principes idéologiques vagues ont été façonnés par des décennies d’expérience de la répression et de l’exil et non pas de gouvernance et de politiques concrètes », rappelle la chercheuse Anne Wolf. « Le principal défi est de traduire ces nouvelles politiques en fondements idéologiques acceptés par la base. »

Et déjà, certains membres de l’Académie se sont présentés dans les conseils municipaux en 2018. « La plupart des partis ont des formations ponctuelles, il leur est difficile de penser à long terme. Pour monter une telle structure, il faut avoir le temps de penser à l’avenir, pas juste à la prochaine élection », souligne Hatem Mrad, professeur à l’université de Carthage. « Qu’ils perdent ou qu’ils gagnent les élections, ils ont des fidèles implantés et encadrés. » Pendant que d’autres se déchirent ou hésitent, le parti islamo-conservateur avance et se renforce.


École de sciences politiques publique

« Le manque de bases théoriques de l’élite politique est un problème pour l’exercice démocratique. Du fait de ces lacunes, le débat est insuffisant », souligne le professeur Hatem Mrad. Il appelle à la création d’une école de sciences politiques publique. En attendant, d’autres partis ­organisent également des formations, mais de manière ponctuelle.

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