Politique

L’Algérie, « lost in transition » ? Trois mois après la démission de Bouteflika, la crise politique s’enlise

A Alger, lors d’un nouveau vendredi de manifestations, le 28 juin 2019. © Ammi Louiza/ABC/Andia.fr

Plus de trois mois après la démission d’Abdelaziz Bouteflika, l’impasse politique est totale : chaque partie y va de son plan de sortie de crise et ne veut pas en démordre.

Les Algériens ont rebaptisé le tunnel des Facultés, qui débouche sur la place Audin, haut lieu de la contestation à Alger, « Ghar hirak » (« le tunnel de la révolution »). Il est devenu l’un des symboles de cette révolution du 22 -Février, qui a changé le cours de l’histoire en Algérie. Mais ce tunnel, que la police ferme chaque vendredi avant la grande marche pour éviter les débordements, symbolise aussi l’impasse dans laquelle se trouve aujourd’hui le mouvement populaire. Plus de trois mois après la démission forcée du président Bouteflika, le 2 avril, l’Algérie s’enlise dans une crise politique de plus en plus inextricable.

D’un côté, un pouvoir qui s’accroche à sa feuille de route et qui veut organiser une élection présidentielle dans les meilleurs délais. De l’autre, la rue, qui continue de réclamer le départ de tous les symboles du système et l’avènement d’une nouvelle république. Entre les deux, une opposition divisée, émiettée et incapable de s’entendre sur des objectifs et sur la manière de sortir de cette impasse. Presque six mois après le début de la révolution, ces trois forces en présence évoluent selon des agendas distincts. Les uns et les autres se résoudront-ils à accepter des concessions pouvant déboucher sur cette nouvelle république ?

Fin du système, sinon rien

Pour le vingt-deuxième vendredi de la contestation, qui coïncide avec la finale de la Coupe d’Afrique des nations, opposant l’équipe algérienne à la sélection sénégalaise, la rue maintient la pression sur le pouvoir. Certes, la détermination et l’engagement ne faiblissent pas, mais la mobilisation populaire commence à marquer le pas. Canicule, vacances, lassitude, intimidations, répression qui a envoyé en prison plusieurs jeunes manifestants ayant brandi le drapeau ­berbère : les marches du vendredi n’entraînent plus des millions d’Algériens.

Des manifestants commémorant le 57e anniversaire de l'indépendance algérienne, vendredi 5 juillet 2019 à Alger. © Twitter/Zahra Rahmouni

Si la contestation reste forte, elle pèche par une absence de représentativité consensuelle

Creux de la vague estival ou amorce d’une décrue de la protesta, les Algériens n’en ­continuent pas moins de faire de la fin du système la seule issue possible du mouvement. L’offre d’un dialogue inclusif lancée par le pouvoir a été rejetée, alors que le chef d’état-major de l’armée, le général Ahmed Gaïd Salah, est de plus en plus ciblé par la rue et les réseaux sociaux. Problème : si la contestation reste forte, elle pèche par une absence de représentativité consensuelle.

Des personnalités de la société civile, du mouvement associatif ou de la sphère politique ont bien sûr émergé au fil des semaines comme de possibles porte-parole du hirak. Sauf qu’elles peinent à s’imposer comme des figures incontestables de la révolution. Et donc comme des interlocuteurs légitimes et crédibles en mesure d’imposer au pouvoir l’agenda de la rue. Cette absence de représentativité est l’un des facteurs qui empêchent une sortie de crise.

Bensalah joue son va-tout

Reconduit à la tête de l’État le 9 juillet après l’expiration de son mandat par intérim de quatre-vingt-dix jours, Abdelkader Bensalah a proposé une feuille de route dont l’objectif est l’organisation d’une élection présidentielle. Et les mesures envisagées constitueraient de vraies concessions si elles devenaient effectives. L’initiative passerait d’abord par un dialogue auquel ni la présidence ni l’institution militaire ne seraient invitées et qui serait conduit par des personnalités nationales indépendantes, sans affiliation partisane ni ambitions électorales.

Le président algérien par intérim, Abdelkader Bensalah. © Toufik Doudou/AP/SIPA

L’État se contenterait d’observer une stricte neutralité en mettant ses moyens à la disposition des protagonistes. Autre nouveauté : la date du scrutin présidentiel ne serait pas fixée par le pouvoir mais par les instances chargées de conduire ce dialogue. Ce serait une petite révolution dans la mesure où, depuis l’indépendance de juillet 1962, le calendrier électoral est du ressort exclusif des autorités.

Cette feuille de route introduit également une évolution significative dans l’organisation de la compétition électorale. Il reviendrait ainsi au panel de personnalités de mettre en place l’organe chargé d’organiser, de superviser et de contrôler le processus. Les textes législatifs, notamment la loi électorale, tant décriée par l’opposition pour son caractère sectaire, pourraient être révisés ou amendés.

Pour l’heure, l’offre de Bensalah ne suscite ni l’enthousiasme de la rue ni l’adhésion de l’opposition

Ce serait la première fois depuis 1962 que l’État se dessaisirait de ses prérogatives dans le processus électoral. Il perdrait du même coup toute possibilité de peser sur les résultats du scrutin. Pour l’heure, l’offre de Bensalah, qui souffre d’un cancer et qui a hâte de quitter ses fonctions, ne suscite ni l’enthousiasme de la rue ni l’adhésion de l’opposition. L’annonce prochaine de la composition du panel chargé du dialogue pourrait constituer un gage de sincérité du pouvoir. Mais d’autres concessions sont indispensables, sans quoi l’offre de dialogue restera lettre morte.

Sans mesures d’apaisement, point de dialogue

La première réponse au plan proposé par Bensalah est venue du Forum national du dialogue, qui a réuni, le 6 juillet, des partis de l’opposition, des membres de la société civile, ainsi que des représentants du hirak. Coordonné par l’ancien ministre et diplomate Abdelaziz Rahabi, ce forum a proposé un programme de sortie de crise en plusieurs étapes. Points de convergence avec l’offre du pouvoir : la tenue d’une présidentielle comme « seule solution de sortie de crise » et la création d’une instance dotée d’une autonomie totale pour organiser et superviser le scrutin. « Nous voulons que ces élections se déroulent dans les meilleures conditions de régularité, de transparence et de stabilité », a affirmé Rahabi à Jeune Afrique.

Le Forum national pour le dialogue s’est réuni le 6 juillet à l’École supérieure d’hôtellerie et de restauration, à Aïn Benian, dans la banlieue d’Alger. © RYAD KRAMDI/AFP

L’ancien ministre insiste sur la nécessité d’élargir l’initiative à tous les partis de l’opposition, ainsi qu’à d’autres représentants du mouvement populaire. Une gageure tant la méfiance de la rue à l’égard de l’opposition et du pouvoir est persistante, voire insurmontable. Si les autorités n’ont d’autre choix que d’accepter cette offre, des mesures d’apaisement sont autant de prérequis pour convaincre de leur bonne foi.

Comme la libération des détenus d’opinion et la fin des poursuites pour délit de libre expression, l’ouverture de l’audiovisuel public, la levée des contraintes limitant l’exercice politique des partis ou encore la lutte contre la corruption. C’est à l’aune de la satisfaction de ces revendications que les Algériens pourront juger de la sincérité du pouvoir. Il restera alors une autre concession de taille : le départ du Premier ministre, Noureddine Bedoui.

Le départ du Premier ministre reste l’une des principales revendications. D’autant que l’intéressé pourrait être inquiété pour des affaires de corruption

Quel type d’exécutif ?

« Le départ de Bedoui n’est pas un problème, confie un haut responsable sous le couvert de l’anonymat. Le pouvoir tient à deux choses sur lesquelles il ne cédera pas : le maintien de Bensalah et la tenue d’une élection présidentielle. Tout le reste est négociable. » Legs de Bouteflika, le gouvernement, que la quasi-totalité des Algériens tient pour illégitime, constitue l’un des nœuds de la crise.

La révocation du Premier ministre reste d’ailleurs l’une des principales revendications des manifestants. Elle est d’autant plus exigée que l’intéressé pourrait être inquiété par la justice dans des affaires de corruption et d’abus d’autorité présumés. À en croire des indiscrétions, le chef de l’exécutif a émis à maintes reprises le souhait de partir, mais le patron de l’armée a mis son veto. C’est que le départ de Bedoui est une carte politique que le pouvoir entend utiliser en temps utile pour amener l’opposition et la rue à accepter sa feuille de route. Le sacrifier sans avoir obtenu l’adhésion des uns et des autres, c’est se priver d’un précieux atout. D’où son maintien.

Si sa démission est inéluctable, son remplacement pourrait constituer une autre pierre d’achoppement. Faut-il installer un gouvernement indépendant de l’armée et de la présidence ? Un exécutif de compromis sur lequel le pouvoir aurait un droit de regard et de contrôle ? Un gouvernement technique chargé d’expédier les affaires courantes en attendant la présidentielle ? Autant d’hypothèses qui feront l’objet d’âpres négociations. Restera ensuite à s’entendre sur le rôle de l’institution militaire dans le jeu politique.

Gaïd Salah, d’arbitre à acteur de la succession

Le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah. © AP/SIPA

Il a joué un rôle décisif dans le départ de Bouteflika et de son clan, mais il est devenu lui aussi l’un des nœuds du problème. Depuis la chute de l’ancien président, Ahmed Gaïd Salah a élargi ses pouvoirs. Au point de susciter méfiance, rejet, incompréhension et inquiétude. Il est à ce point omniprésent que certains l’accusent ouvertement de vouloir instaurer un régime militaire derrière une vitrine civile. À preuve, le slogan « Dawla madania, machi askaria » (« État civil et non militaire ») est devenu l’un des slogans phares des marches du vendredi. Les interventions intempestives et parfois agressives de Gaïd Salah empoisonnent un peu plus une atmosphère déjà délétère. Bien qu’il se défende de nourrir quelque ambition politique, le patron de l’armée s’est imposé comme l’acteur incontournable de cette succession incertaine.

Se disant déterminé à démanteler le système Bouteflika, qu’il a pourtant docilement et fidèlement servi, Gaïd Salah a utilisé la lutte contre la corruption pour étendre son influence dans tous les rouages de l’État. L’emprisonnement des figures de proue de l’ancien régime est certes salué par une partie de l’opinion, mais celle-ci doute aussi bien de la sincérité des opérations anticorruption que de l’indépendance de l’appareil judiciaire. Le chef de l’armée protégerait ainsi certains hommes d’affaires, comme le député et milliardaire Bahaeddine Tliba, le secrétaire général du FLN, Mohamed Djemaï, ou encore l’un de ses prédécesseurs, Amar Saadani. Leur convocation par un juge pourrait permettre à Gaïd Salah de faire d’une pierre deux coups : donner un gage de sa bonne foi et faire taire les critiques. Encore faut-il qu’il tienne parole en s’interdisant de nourrir toute ambition nationale. C’est là l’un des enjeux clés de la transition.

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