Politique économique

[Édito] Libre-échange : rien ne sert de courir, il faut partir à point

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Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Les chefs d’État de l’Union africaine lors du lancement officiel de la première phase opérationnelle de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zleca), le 7 juillet à Niamey.

Les chefs d’État de l’Union africaine lors du lancement officiel de la première phase opérationnelle de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zleca), le 7 juillet à Niamey. © Twitter officiel de la Présidence du Niger

Un événement « historique » ; un « vieux rêve qui se réalise » ; un pas de géant vers « la paix et la prospérité en Afrique »… Le 7 juillet à Niamey, les pays membres de l’Union africaine (UA) ont lancé en grande pompe la « phase opérationnelle » de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zleca).

Dithyrambe de rigueur ! « Son entrée en vigueur est l’événement le plus important dans la vie de notre continent depuis la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), en 1963, puis sa transformation en Union africaine », en 2002. Hôte du sommet, le président nigérien, Mahamadou Issoufou, est à l’évidence l’un des plus ardents promoteurs du projet. Il n’a donc pas rompu avec l’euphorie générale. Tous les États, sauf l’Érythrée, ont signé l’accord destiné à mettre en place ce nouveau marché, dont le secrétariat général sera installé à Accra, au Ghana. Et 27 l’ont déjà ratifié.

Malgré ce lancement triomphal, la Zleca et ses différents instruments sont encore loin d’être une réalité. L’UA a fixé la date du 1er juillet 2020 pour son entrée en vigueur effective. Mais la liste des réformes à entreprendre et des défis à relever, dont le moindre n’est pas le financement de l’institution elle-même, est si longue que mieux vaut renoncer à l’égrener ici. Cela n’empêche nullement l’organisation panafricaine d’estimer que la Zleca permettra d’ici à 2022 d’augmenter de près de 60 % le commerce interafricain et de donner un coup de fouet à l’ensemble des économies du continent. Sur quelles bases ? Personne n’en a la moindre idée.

Âpres négociations

Loin de nous l’envie de jouer les oiseaux de mauvais augure. Pour une fois que les Africains parviennent à se mettre d’accord sur un projet d’une telle envergure, dans un laps de temps aussi court et après d’aussi âpres négociations, ne boudons pas notre plaisir ! En ce sens, la Zleca constitue en effet une avancée historique. Pour autant, il faut quand même se poser les bonnes questions. Ni l’optimisme béat ni la méthode Coué ne sont le bon moyen de traiter un sujet aussi complexe, dont les conséquences sur la vie de 1,2 milliard d’Africains sont encore passablement floues.

La Zleca est donc une zone de libre-échange au sein de laquelle les pays membres sont censés renoncer à toute barrière commerciale. À terme, l’objectif est la création d’une entité continentale sur le modèle de l’Union européenne : non pas seulement une zone de libre-échange, mais un marché commun et une union douanière. Ce qui implique une politique commerciale commune vis-à-vis du reste du monde. De nombreux spécialistes ne sont pourtant pas convaincus que l’Afrique soit prête pour une telle aventure. Ils suggèrent au moins de faire preuve de prudence et de mieux jalonner le chemin qu’il reste à parcourir.

Le président Buhari lors des célébrations de l'indépendance nigériane, le 1er octobre 2018.

Le président Buhari lors des célébrations de l'indépendance nigériane, le 1er octobre 2018. © Olamikan Gbemiga/AP/SIPA

Ne nous y trompons pas : ce sont le Nigeria, l’Afrique du Sud et l’Égypte qui ont le plus à gagner dans l’aventure

Donc, de ne surtout pas mettre la charrue devant les bœufs. D’abord parce que les économies africaines sont on ne peut plus hétérogènes. Trois mastodontes, le Nigeria, l’Afrique du Sud et l’Égypte, « pèsent » 50 % du PIB du continent. Ne nous y trompons pas : ce sont ces pays-là, plus quelques autres de moindre envergure mais dont les économies n’en sont pas moins solides, qui ont le plus à gagner dans l’aventure.

Au détriment des plus faibles, si ces derniers n’y sont pas préparés, ce qui est hélas le cas aujourd’hui et le sera sans doute encore dans un an. Les préalables nécessaires à la libéralisation, une véritable industrialisation et un développement suffisant des infrastructures de transport ne sont en outre pas réunis. Ou pas suffisamment, alors qu’ils devraient constituer, au même titre que la bonne gouvernance, la priorité absolue de nos dirigeants.

L’Afrique continue d’exporter ses matières premières et d’importer des biens manufacturés. Le diagnostic est sans doute un brin caricatural, mais quand même pas sans fondement. Les seuls axes commerciaux dignes de ce nom servent à acheminer des marchandises à partir ou en direction des ports.

Tête baissée

Au sommet de l'UA à Kigali, le 20 mars 2018, lors de la signature de l'accord sur la Zlec.

Au sommet de l'UA à Kigali, le 20 mars 2018, lors de la signature de l'accord sur la Zlec. © DR / union africaine

Il ne suffit pas de répéter comme un mantra qu’une zone de libre-échange continentale représente une chance pour l’Afrique

Historiquement, tous les pays qui sont parvenus à s’industrialiser en partant d’un niveau de développement relativement faible (Chine, Inde, Corée du Sud, Malaisie et quelques autres) ont fait le choix du protectionnisme avant celui de l’ouverture. Or, dans le document final qui a porté la Zleca sur les fonts baptismaux, la notion de protection d’un tissu industriel encore balbutiant n’est même pas évoquée !

Il ne suffit pas de répéter comme un mantra qu’une zone de libre-échange continentale représente une chance pour l’Afrique, qu’elle est la clé d’un avenir forcément prospère – ce qui revient à passer d’un extrême à l’autre, d’une Afrique morcelée, peu intégrée et présentant des disparités inouïes entre ses différentes régions, à une Afrique ouverte aux quatre vents. Ce n’est pas en fonçant tête baissée qu’on atteindra, comme par magie, le résultat espéré.

La Zleca n’est qu’une étape, cruciale certes, vers l’intégration économique – et donc le développement – du continent. Elle pourra aussi constituer un nouveau cadre institutionnel qui lui permette de se concerter et de parler d’une seule voix face au reste du monde. Parce ce qu’il va bien falloir préparer l’après-Cotonou avec l’Union européenne et l’après-Agoa avec les États-Unis. Entre autres. Ne nous emballons donc pas. Ce n’est pas parce que l’intégration africaine a trop longtemps été négligée qu’il faut aujourd’hui la conduire à marche forcée. Comme disait l’illustre fabuliste : rien ne sert de courir, il faut partir à point.

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