Société

[Tribune] Maroc – Retour du service militaire : des femmes aptes et volontaires

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Professeure de science politique à l'Université internationale de Rabat. Elle est l’auteure de l’ouvrage « Maroc », publié dans la collection « Monde arabe / Monde musulman », aux Éditions De Boeck supérieur, en avril 2019 (128 pages).

Le service militaire obligatoire devrait entrer en vigueur au Maroc dès septembre 2019 (image d'illustration).

Le service militaire obligatoire devrait entrer en vigueur au Maroc dès septembre 2019 (image d'illustration). © KARIM SELMAOUI/POOL/AP/SIPA

Dès septembre, la conscription sera de retour au Maroc. Une mesure qui concerne les Marocains mais aussi les Marocaines, qui auront ainsi l’opportunité de s’engager, de recevoir une formation professionnelle et de bénéficier de nombreux autres avantages.

Dès septembre, des milliers de Marocains et de Marocaines, âgés de 19 ans à 25 ans devraient être appelés sous les drapeaux. Ce planning marque le rétablissement effectif du service militaire obligatoire décidé par le roi.

Au moment de son annonce, ce projet de loi avait suscité des réactions mitigées au sein du Parlement, mais surtout de nombreuses interrogations parmi les jeunes, directement concernés : le service militaire a-t-il pour objectif de participer à la défense du pays ? Contre quelles menaces ? N’est-il pas plutôt un moyen de contrôler la jeunesse ? L’État peut-il soutenir financièrement un tel projet ? Est-ce une priorité ? Ce service permettra-t-il aux jeunes d’accéder plus facilement au marché de l’emploi ? Pourquoi ne pas le rendre facultatif ou le remplacer par un service civique ?

Un centre féminin

Le projet de loi a finalement été adopté, mais un certain nombre de modifications y ont été apportées de façon à alléger le caractère visiblement contraignant de ce service. Parmi ces changements, un amendement annulant l’obligation pour les femmes de l’effectuer. Même si, auparavant, le fait de souffrir d’une incapacité physique, de subvenir aux besoins de leur famille, de poursuivre des études, d’avoir une sœur ou un frère appelé, d’être mariées ou d’avoir des enfants à leur charge pouvait les en dispenser.

Sur les 133 820 personnes recensées, 13 614 sont des femmes (soit 10,17 %). Un chiffre qui peut sembler dérisoire, mais qui est important compte tenu du contexte

Néanmoins, celles qui souhaitent s’y soumettre en auront la possibilité : le ministre délégué chargé de la Défense nationale a annoncé vouloir donner la priorité aux volontaires plutôt qu’aux appelés, quel que soit leur sexe. De plus, les femmes pourront effectuer leur formation dans un centre exclusivement féminin si elles le désirent.

Le ministère de l’Intérieur a dès lors organisé une vaste opération de recensement des volontaires entre le 9 avril et le 7 juin 2019. Sur les 133 820 personnes recensées, 13 614 sont des femmes (soit 10,17 %). Un chiffre qui peut sembler dérisoire, mais qui est important compte tenu du contexte : d’une part – comme nous l’avons indiqué – , les femmes n’ont plus l’obligation d’effectuer leur service militaire ; d’autre part, à titre de comparaison, les Forces armées royales comptent environ 3 % de femmes dans leurs effectifs, selon le journal Opex360.

Il ne s’agit donc pas d’un « afflux », contrairement à ce que publient de nombreux médias, mais l’intérêt de ces femmes est suffisamment important pour que l’on s’interroge sur leurs motivations. En premier lieu, il semblerait qu’une partie d’entre elles y voient l’occasion de s’engager dans l’armée, tout simplement, au regard de la difficulté pour les femmes d’y être acceptées. Rappelons par exemple que l’École royale navale marocaine n’a ouvert son concours aux femmes qu’en 2014. Avant cette date, l’armée ne comptait que 5 690 femmes, dont seulement 381 au grade d’officier, selon l’hebdomadaire Telquel.

Intégration professionnelle

La deuxième motivation concerne plus généralement la possibilité de se former à un métier. En effet, le service militaire en lui-même comprend une formation de départ, mais les appelés ne sont pas nécessairement amenés à servir dans les Forces armées royales. Ils peuvent être mis à disposition dans les administrations publiques pour des missions spécifiques.

Selon le Palais, ce service aura pour but de renforcer le sens du patriotisme, de la citoyenneté, du respect des droits et des devoirs, mais aussi d’ouvrir la voie à l’intégration professionnelle. Il ne s’agit donc pas, dans son objectif comme, très probablement, dans son application, d’un service débouchant sur l’intégration dans une armée combattante.

Le service militaire offre une formation professionnelle, une solde non imposable, la gratuité du logement, de l’alimentation, de l’habillement…

Or les jeunes femmes sont justement la catégorie la plus touchée par le manque d’accès à l’éducation et au marché du travail régulier. Selon le Haut-Commissariat au plan, le taux de chômage des femmes était en 2017 presque deux fois plus élevé que celui des hommes, 14,7 %, contre 8,8 %. Plus généralement, depuis deux décennies, le taux d’activité des femmes par rapport à la démographie globale enregistre une baisse continue, tandis que plusieurs d’entre elles ne contrôlent pas les revenus issus de leurs travaux informels.

En ce qui concerne l’accès à l’éducation, l’écart entre les hommes et les femmes est là encore alarmant, en particulier dans le milieu rural. Or le service militaire offre une formation professionnelle, une solde non imposable, la gratuité du logement, de l’alimentation, de l’habillement, de l’accès aux soins, la cotisation à la caisse de retraite, ainsi que la possibilité de percevoir une pension d’invalidité en cas de blessure. Autant d’avantages, bien qu’ils soient limités dans le temps.

Confiance en soi

Une troisième motivation, à ce stade hypothétique, concerne la possibilité d’accéder à une formation de combat. Dans le cadre du mouvement #MeToo, les cours d’auto­défense se sont multipliés en Europe et en Amérique. Pour nombre de Marocaines, qui n’ont pas les moyens financiers d’accéder à de tels cours, le service militaire peut être perçu comme un moyen de renforcer leur confiance en soi et leur puissance physique.

Pour vérifier ces motivations et leur pertinence, il faudrait mener une large enquête auprès de chaque femme volontaire avec le concours du ministère de l’Intérieur et évaluer le contenu de la formation qui leur sera dispensée. À ce stade, dans les trois cas, les motivations évoquées mettent en évidence deux défaillances dans le système marocain. La première, généralement admise, est celle du système éducatif, et la nécessité de le réformer. La seconde concerne l’inégalité entre les hommes et les femmes au Maroc, tant dans les lois et leur application que dans l’éducation et les normes sociales.

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