Politique

[Chronique] Vol au-dessus d’un Maghreb uni

L'idée d'un Maghreb uni continue de faire fantasmer. Ici des manifestants de Jerada, au Maroc, en février 2018 (photo d'illustration).

L'idée d'un Maghreb uni continue de faire fantasmer. Ici des manifestants de Jerada, au Maroc, en février 2018 (photo d'illustration). © AP/SIPA

Lors d’un voyage en avion, le philosophe Youssef Seddik et moi nous sommes mis à rêver d’un Maghreb uni. Car il faudra bien que quelques fous, penseurs ou écrivains réussissent là où les politiques ont échoué.

Ce jour-là, j’étais dans l’avion avec mon compatriote et ami le philosophe Youssef Seddik. Nous avions quitté Tunis pour le Maroc, où nous devions participer à une conférence. Alors que nous survolions l’Algérie, nous nous sommes mis à rêver à haute voix. Et si nous faisions le Maghreb uni à nous tout seuls ? Il faudra bien que quelques fous, penseurs ou écrivains réussissent là où les politiques ont échoué.

C’est ainsi que nous mîmes à profit nos deux heures trente de vol pour établir notre plan fédérateur. Au début, Youssef voulait inclure l’Égypte et la Mauritanie ; j’ai tempéré ses ardeurs en le convainquant de se limiter aux trois pays du nord de l’Afrique, et je ne concédai une intégration de la Libye qu’au prix d’un grand effort.

Nous enseignerions dans les écoles que saint Augustin, Hannibal, Ibn Khaldoun ou la Kahina appartiennent à tous les Maghrébins et qu’il s’agit là d’un socle commun

Similitudes culturelles, culinaires, linguistiques…

Nous avons décidé de commencer par promouvoir l’idée d’un seul grand pays et de réfuter toute opinion insinuant que la Tunisie serait purement tunisienne, l’Algérie purement algérienne ou le Maroc purement marocain. Nous nous emploierions ensuite à mettre fin aux querelles à propos de certaines figures de l’Histoire que chaque peuple considère comme propriétés de son patrimoine exclusif.

Nous enseignerions dans les écoles que saint Augustin, Hannibal, Ibn Khaldoun ou la Kahina appartiennent à tous les Maghrébins et qu’il s’agit là d’un socle commun. Nous rappellerions ce que le monde nous doit, à savoir que saint Marc l’évangéliste est enterré en Libye, que la déesse Athéna est née à Tozeur ou que Platon fut sauvé des pirates non loin de Carthage (dixit Youssef).

Nous mettrions en évidence la similarité entre les noms de nos villes et de nos villages. Nous enquêterions auprès des populations afin de recenser les similitudes culinaires, culturelles et linguistiques, relevant les traditions en partage, les legs communs tout autant que la profondeur des changements opérés à travers l’Histoire.

Par exemple : pourquoi la Libye est-elle restée un territoire anthropologiquement berbère et a-­­­t-­elle si peu subi l’impact des conquêtes arabes, alors que le Maroc et l’Algérie y ont opposé une réelle résistance, la Tunisie étant quant à elle quasi arabisée ? Nous essaierions par la même occasion de savoir comment ces populations ont transformé l’islam par des adaptations de mythes antiques et vice versa.

Le Journal du Maghreb

Vinrent les questions pratiques : comment allions-nous pouvoir réaliser ce projet d’union ? Nous voyagerions à bord d’un 4×4 d’un pays à l’autre et déclarerions à nos hôtes d’un jour : « Ce soir nous dormirons chez vous », certains d’être bien accueillis sur ces terres où la générosité n’est pas un vain mot. Munis, bien sûr, d’un enregistreur et d’une bonne caméra, nous sillonnerions les villes et les bourgades, poserions des questions sous les tentes, en plein désert ou dans des maisons cossues, deviserions sur les liens du sang, les mémoires, les personnages marquants…

De sorte que nous reviendrions de ce voyage avec ce que nous appellerions le Journal du Maghreb, soit cinq ou six volumes d’enquêtes, de photos et de témoignages qui feraient de Youssef et moi le Michelet et la « Michelette » du Maghreb.

Notre rêve a failli se briser devant la police des frontières, les douanes à traverser, les tampons sur les passeports

S’est alors posée la question pénible mais incontournable du financement : ni l’un ni l’autre ne possédons la moindre fortune. Nous nous sommes consolés en nous disant qu’il y aurait bien des mécènes locaux intelligents, des fondations occidentales à l’élan désintéressé, voire de simples rêveurs comme nous qui se délesteraient d’une poignée de dinars ou de dirhams au profit de cette entreprise.

Nous étions en plein montage philosophique et financier quand l’avion a touché terre. Notre rêve a failli se briser devant la police des frontières, les douanes à traverser, les tampons sur les passeports. Jusqu’au moment où la conférence, réunissant une brillante élite marocaine, nous redonna l’illustration d’une maghrébinité réelle des idées, des projets et des espérances que nous allions sûrement retrouver dans le vol du retour.

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