Cinéma

Cinéma – Roschdy Zem : « J’essaie de comprendre ce qui se passe dans la tête de quelqu’un qui tue »

Dans tous ses films, de genre ou plus engagés, le cinéaste Roschdy Zem s’attache à retranscrire « l’histoire d’un homme ». © Damien Grenon pour JA

À l’affiche, cet été, dans deux polars – « Roubaix, une lumière » et « Persona non grata » –, cet acteur et réalisateur intransigeant confirme son statut de valeur sûre du septième art. Interview.

Décidément, c’est l’été Roschdy Zem. Le 21 août, il sera en vedette à l’affiche du dernier film d’Arnaud Desplechin, Roubaix, une lumière, qui était en compétition à Cannes, en mai, dans le rôle d’un commissaire de police peu ordinaire. Mais il est aussi l’un des acteurs principaux et le réalisateur de Persona non grata, son cinquième long-métrage, sur les écrans le 17 juillet.

Ce film, inspiré du scénario d’un film brésilien, raconte comment deux promoteurs ambitieux se lancent – corruption à l’appui – dans un programme immobilier très juteux… et engagent un tueur pour se débarrasser d’un associé encombrant. Mais ce tueur au nom biblique, Moïse, joué magistralement par Roschdy Zem lui-même, n’entend pas disparaître une fois son « contrat » rempli. Disant vouloir les aider, il va pourrir la vie de ses commanditaires. Mais quel est le plus vénal parmi les protagonistes de cette sombre histoire ?

Avec ce film noir, le premier du genre en tant que cinéaste, Roschdy Zem confirme son statut de valeur sûre du paysage cinématographique français. Un beau parcours pour l’ancien vendeur de jeans, qui a grandi à Drancy, fils d’un ouvrier marocain du bâtiment, dont le nom était Zamzem, et d’une admiratrice d’un acteur star du cinéma égyptien qui se prénommait Ruschdy. On le dit réservé, suscitant aussi souvent du respect que de la crainte. En fait, c’est un homme très décontracté, et très « cash », qui a répondu à nos questions.

Jeune Afrique : Persona non grata arrive après l’énorme succès de votre film précédent, Chocolat, racontant l’histoire du premier clown noir, qui a enregistré deux millions d’entrées en France. Une pression supplémentaire ?

Roschdy Zem : Non, chaque film est une histoire indépendante. J’en sais quelque chose puisque celui-là a coûté dix fois moins cher que le précédent, ce qui montre à quel point on repart de zéro à chaque fois quand on propose un nouveau long-­métrage. D’ailleurs, l’enjeu économique étant moins important, et même si j’ai mis autant de cœur, de volonté et de sincérité dans ce film, je me sens plus libre, sans pression particulière.

Ce qui m’intéresse c’est de raconter des histoires d’individus qui se trouvent confrontés à des événements qui les dépassent

Vous alternez, comme réalisateur, des films très engagés et des films de genre, plus distrayants. Une volonté de changer régulièrement de style et de sujet ?

À la fin, en réalité, il reste toujours la même chose : l’histoire d’un homme, parfois de plusieurs. Quand je parle de l’affaire Raddad (dans Omar m’a tuer), quelle que soit sa dimension médiatique, c’est avant tout l’histoire d’un homme. C’est cela qui m’intéresse, raconter des histoires d’individus qui se trouvent confrontés à des événements qui les dépassent.

Événements dont ils sont les protagonistes ou – c’est toujours le cas en fin de compte – qu’ils subissent. Ce que je veux, c’est inscrire dans des fictions ce qui me définit, nous définit. Aussi bien la bonté, la générosité que les bas instincts des hommes.

Des hommes mais rarement des femmes, plutôt des seconds rôles dans vos films, et, en particulier,dans Persona non grata. Simplement parce que vous vous identifiez plus facilement à des personnages masculins ?

C’est vrai, même si, dans mon premier film, Mauvaise foi, il y avait une femme au premier plan. Et si les seconds rôles féminins, dans Persona non grata, sont des femmes fortes, qui parfois tirent les ficelles, comme le personnage que joue Hafsia Herzi.

Mais j’ai justement envie aujourd’hui de faire en sorte que mon prochain sujet tourne autour d’un personnage féminin. Je veux explorer le travail avec les femmes, car les actrices ont cela de formidable qu’elles sont animées par la passion. Regardez une Catherine Deneuve, aujourd’hui c’est la passion qui la guide, pas la course aux cachets. C’est pour ça qu’elle fait encore fantasmer les jeunes réalisateurs.

Dans Persona non grata, vous jouez un personnage de tueur qui évoque celui de Méphistophélès. C’est jouissif d’incarner le diable ?

C’est d’autant plus jouissif que je me suis évertué à le rendre le plus sympathique possible. La dangerosité du personnage est établie dès les premiers plans du film. Donc ce n’était pas la peine de grossir ce trait-là.

Qu’est-ce qui l’a décidé à agir ainsi ? Pourquoi cette bascule ?

Vous identifiez-vous donc quelque peu au personnage ? Avez-vous parfois des instincts de tueur ?

Heureusement pas. Mais la question est intéressante. Quand je lis certains faits divers, j’essaie aujourd’hui, parfois, de comprendre ce qui se passe dans la tête de quelqu’un qui tue. Il y a eu récemment, en France, l’exemple de ce chauffeur de car qui, sur un coup de colère après une dispute, a appuyé sur l’accélérateur et a écrasé un automobiliste.

Un type pourtant décrit par son entourage comme bien sous tous rapports. Qu’est-ce qui l’a décidé à agir ainsi ? Pourquoi cette bascule ? C’est d’autant plus effrayant que j’ai le sentiment que cela pourrait concerner chacun de nous.

Tourner un film noir en Occitanie, dans une région très ensoleillée, est-ce une façon de jouer des contrastes ?

Cela a en effet des conséquences. Puisqu’on tournait dans une région ensoleillée, j’ai dit à mon chef opérateur qu’il n’était pas nécessaire qu’on voie trop les acteurs. Pas besoin de rajouter de la lumière quand ils sont dans l’obscurité. Et qu’on doive essayer de deviner un visage me plaisait.

On a, de plus, ajouté un grain à l’image pour obtenir une sorte d’aspect Super 16. Je voulais que la tension qui caractérise le film soit ainsi soutenue par l’image.

Persona non grata est sans doute le premier de mes films qui ressemble totalement à ce que je voulais faire. C’est, en quelque sorte, mon « vrai » premier film

Vous parlez en réalisateur chevronné après avoir débuté, semble-t-il, comme un autodidacte. Comment vous êtes-vous formé ?

Au début, à l’époque de Mauvaise foi, en particulier, je ne me focalisais que sur le travail avec les acteurs. Je m’étais retrouvé tout à coup en situation de réaliser un film alors que je ne connaissais presque rien à la technique. J’avais donc laissé le soin aux techniciens de résoudre les problèmes.

 

Mais j’ai voulu faire en sorte que les films suivants soient de plus en plus aboutis. Tout comme j’avais appris mon métier d’acteur en faisant l’acteur, j’ai appris mon métier de cinéaste en réalisant des films. Et Persona non grata est sans doute le premier de mes films qui ressemble totalement à ce que je voulais faire. C’est, en quelque sorte, mon « vrai » premier film.

La première parole qu’on entend dans le film, c’est celle d’une chanson de Francis Cabrel qui dit : «Est-ce que le monde est sérieux? » Une question que vous vous posez ?

À tel point même que cela a failli être le titre du film ! On est tous complices, caution de ce qui se passe s’agissant des fléaux qui menacent. Car dès qu’on est bénéficiaire à court terme de certaines décisions, on les accepte sans se poser de questions.

Regardez Trump, on dit qu’il pourrait être réélu parce qu’il a relancé l’économie américaine. Mais qu’a-t-il fait ? Il a rouvert des mines de charbon, réactivé l’exploitation des gaz et du pétrole de schiste… Que des décisions néfastes pour la planète. Car les électeurs, ce qui leur importe, c’est un salaire qui tombe, et tout de suite. On peut décliner cela à tous les niveaux dans tous les pays. Non, c’est sûr, on n’est pas sérieux !

Vous êtes désormais, la cinquantaine arrivée, un artiste reconnu, en haut de l’affiche et bien payé. Votre vie a-t-elle petit à petit totalement changé ?

Je ne suscite pas le type de sympathie dont bénéficient des acteurs populaires comme Omar Sy, par exemple. Autour de moi on est courtois, mais on n’ose guère m’aborder. Donc rien n’a vraiment changé à cet égard. Par ailleurs je n’ai pas de grosse voiture, je ne possède pas de maison… Quand on écrit et réalise des films, il est important de garder un pied dans la réalité. Plus vous vous installez dans un confort matériel, plus vous vous écartez du monde que vous voulez raconter. Un écueil à éviter.

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