Économie

[Chronique] L’émergence pour une poignée de dollars

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Joël Té-Léssia Assoko est journaliste économique à Jeune Afrique et ancien chef d'édition de Jeune Afrique Business+. Ivoirien, diplômé de Paris-Dauphine et de Sciences-Po Paris, il suit le secteur de la finance en Afrique.

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Le quartier du Plateau, à Dakar. © Youri Lenquette pour JA

La récente controverse sur l’appartenance – ou non – du Sénégal à la catégorie des pays pauvres ou à celle des « pays à revenu intermédiaire » est banalement vaine, déplore le journaliste économique Joël Assoko.

À en croire les statistiques de la Banque mondiale, actualisées le 1er juillet, le revenu national brut par habitant au Sénégal est passé de 950 dollars américains pour l’année 2017 à 1 410 dollars en 2018. Assez pour que le ministère des Finances et du Budget s’enorgueillisse : « Le Sénégal ne fait pas partie des 34 pays à faible revenu mais appartient plutôt à la catégorie des 47 pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure. »

Être ou ne pas être un « pays à faible revenu »

Cette « mise au point » technocratiquement correcte du ministère d’Abdoulaye Daouda Diallo vient en réponse à la polémique lancée à la mi-juin par une partie de la presse locale sur le « basculement » du Sénégal dans le peloton des « pays pauvres ». Un point technique : le revenu national brut (RNB) correspond à l’addition de la production économique locale (PIB) et des revenus nets perçus de l’étranger (salaires, propriétés, subventions etc.).

Ni le ministère des Finances ni ses détracteurs n’ont jugé utile d’expliquer la soudaine progression des revenus nationaux en un an (+ 48 %). Ni même l’intérêt – sauf vanité nationale évidemment – de cette « admission au sein des pays à revenu intermédiaire », pour reprendre une formule consacrée.

Depuis 1986, le Sénégal a changé quatre fois de catégorie de revenus et de catégorie opérationnelle dans la classification de la Banque Mondiale

Dans les faits, la hausse observée tient essentiellement à un changement de « l’année de base » utilisée pour l’élaboration des statistiques nationales, qui a été actualisée de 1999 à 2014, en mai 2018, par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD). Ces mises à jour sont courantes et intègrent l’amélioration des méthodologies statistiques et une meilleure prise en compte de l’économie réelle (nouveaux secteurs, nouveaux outils de production, etc.). À titre d’illustration : que représentait le mobile money dans l’économie sénégalaise en 1999 ?

Le rebasement de l’an dernier a entraîné un rehaussement de 30 % de la taille estimée de l’économie du Sénégal, comme le rappelait un rapport du FMI de juillet 2018. Et s’est traduit – croissance économique aidant – par la progression du revenu par habitant documentée dans les nouvelles statistiques de la Banque mondiale, mises à jour ce mois-ci.

Le Sénégal quitte donc la funeste catégorie des « pays à faible revenu », comme le Mali, Haïti et le Tchad, pour rejoindre la plus « prestigieuse » sphère occupée par la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Kenya, le Nigeria et le Maroc parmi les « pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure ». Qu’importe que dans cette catégorie fourre-tout figurent également le Soudan, Djibouti, la Cisjordanie, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, Kiribati, El Salvador, au même titre que l’Inde et le Pakistan, tous disposant d’un RNB par habitant compris entre 1 026 et 3 995 dollars.

Concrètement, quelle différence notable existe-t-il entre le Sénégal de 2014 et celui de 2018 ?

D’ailleurs, faut-il rappeler que le Sénégal faisait déjà partie entre 2009 et 2014 de cette cohorte avant de « redevenir » un pays pauvre entre 2015 et 2017, donc. Enfin, faut-il noter que la Banque mondiale, elle-même, n’utilise « les classifications des revenus qu’à des fins d’analyse », sauf dans les seuls cas des pays à revenu élevé ? Depuis 1986, le Sénégal a changé quatre fois de catégorie de revenus et de catégorie opérationnelle dans la classification de l’institution multilatérale, sans aucune conséquence perceptible sur le type de financements approuvés en faveur de Dakar.

Concrètement quelle différence notable existe-t-il entre le Sénégal de 2014 et celui de 2018 ? Le pays était-il vraiment dans la « même division » que la Somalie et le Liberia il y a trois ans et boxerait-il aujourd’hui dans la même catégorie que l’Égypte ou la Tunisie ? Poser ces questions, c’est déjà y répondre.

Une évaluation étrange

Ces mises à jour statistiques ne sont certainement pas inutiles. Elles donnent une image plus honnête et claire de l’économie d’un pays. Elles peuvent réduire le coût de financement de l’État : toutes choses égales par ailleurs, une hausse statistique du PIB entraîne une réduction du taux d’endettement, ce qui peut rassurer les marchés financiers. Selon la banque d’affaires Renaissance Capital, le reclassement de l’an dernier va réduire le ratio dette publique/PIB de un quart à 46 %.

En revanche, les recettes fiscales devraient statistiquement reculer également de un quart à 16 % du PIB. Ce qui reste « encore mieux que beaucoup de pays en Afrique subsaharienne », rappelle la banque. Mais se hausser du col ou se lamenter pour quelques dollars en plus ou en moins dans une colonne, sur un seul indicateur, est une manière particulièrement étrange d’évaluer l’importance d’un pays. Il y a quelques années, le PIB du Nigeria a quasiment doublé à la suite d’une révision statistique, celui du Ghana, augmenté de deux tiers. Pour quelles conséquences dans la vie quotidienne des populations ?

En même temps que le Sénégal, le Zimbabwe est aussi devenu, au début de juillet, « un pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure », le RNB par habitant ayant bondi de 91 % en un an, soit plus que l’ascension enregistrée au Sénégal. Logiquement, il ne manquerait plus que Dakar se mette à envier Harare…

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