Mode

Naomi Campbell, Alek Wek, Tyra Banks… ces mannequins noires qui continuent de marquer l’histoire de la mode

Les top-modèles à peau foncée mises à l’honneur lors du défilé couture de Valentino printemps-été 2019. © Isidore Montag/IMAXTREE.COM

Naomi Campbell, Grace Jones, Alek Wek, Liya Kebede, Tyra Banks... Elles ont marqué l’histoire de la mode et continuent de l’écrire. Signe de leur longévité, un esprit entrepreneurial mâtiné de militantisme.

Plus de la moitié des mannequins castées au défilé couture de Valentino, printemps-été 2019, étaient noires : du jamais-vu dans cette industrie. Parmi elles, des modèles historiques comme Naomi Campbell, 49 ans, Alek Wek, 42 ans et Liya Kebede, 41 ans. Un casting « nostalgique des années 1980-1990 », selon Alphonso McClendon, directeur et professeur associé de design et de merchandising à l’Université Drexel (Philadelphie).

« Malgré le racisme ambiant qui planait aux États-Unis, j’ai le souvenir de défilés arc-en-ciel chez Yves Saint Laurent, Paco Rabane ou encore Christian Lacroix », évoque l’auteur de Fashion and Jazz (Bloomsbury, 2015). Hors des podiums pourtant, la mode s’est longtemps montrée peu ouverte à la diversité. « S’il n’y a pas de mannequins afros en couverture des magazines c’est qu’ils ne font pas vendre. Les lectrices ne peuvent pas s’identifier. »

De Dorothea Church à Katoucha Niane

Ce discours répété à l’envi par les éditeurs de féminins généralistes donne le ton depuis des années aux campagnes de mode. Pourtant, la carrière de la première mannequin noire remonte aux années 1940. L’Africaine-Américaine Dorothea Church, vedette des podiums parisiens, défila pour Christian Dior himself. Dans les années 1970-1980, quelques modèles non-blancs ont également su tirer leur épingle du jeu en étant de toutes les premières fois.

Ainsi, Beverly Johnson a été la première top africaine-américaine à faire la couverture de Vogue USA, en 1974. Tandis que la Guinéenne Katoucha Niane, muse d’Yves Saint Laurent surnommée la princesse peule, aujourd’hui disparue, est devenue le premier modèle africain reconnu internationalement. Dans un secteur alors largement dominé par les canons occidentaux, les mannequins ébène ont imposé leur différence et leur style. Et n’ont cessé de se réinventer.

« Tyra [Banks], Naomi et Iman [Bowie] ont su explorer de nouveaux territoires, comme le cinéma, la télévision et le business », note Alphonso McClendon. Aujourd’hui exemples pour la nouvelle génération, leur image compte autant que leur discours.

• Naomi Campbell, « supermodel » intemporel

Naomi Campbell, "supermodel" intemporel, La top des nineties est devenu patron de NC Connect et actrice. © Jean Baptiste Lacroix/WireImage/GettyImages

Naomi Campbell en chiffres, c’est : 50 couvertures de Vogue, une fortune personnelle estimée à plus de 30 millions de dollars et quelque 7,4 millions de followers sur Instagram

« Le hip-hop domine le paysage culturel, maintenant, et non le rock-and-roll. Il est impossible de nier la diversité et la culture noire. On doit les embrasser », glissait la « panthère noire » à Jeune Afrique en 2017. Découverte à 15 ans par un chasseur de têtes dans les rues de Londres, la Britannique d’origine jamaïcaine a plus de trente ans de carrière à son actif. Des années d’expérience qui lui ont permis d’observer les mutations de l’industrie.

« Pour perdurer dans le secteur, il faut faire du lobbying, comprendre le fonctionnement de la culture mode », estime le créateur franco-camerounais Imane Ayissi, défenseur de la diversité ethnique dans ses défilés. La star des podiums des années 1990 a su diversifier ses activités en cofondant NC Connect, une agence événementielle et une ligne de cosmétiques. Récemment, on l’a également vue dans la série à succès Empire.

Naomi Campbell a déclaré vouloir soutenir une édition africaine de Vogue

Naomi Campbell en chiffres, c’est : 50 couvertures de Vogue – toutes éditions confondues –, une fortune personnelle estimée à plus de 30 millions de dollars et quelque 7,4 millions de followers sur Instagram. À l’aube de ses 50 ans, elle souhaite « partager [son] expérience avec les plus jeunes […] et défendre la Black excellence », nous confiait-elle. Pour preuve, elle déclarait vouloir soutenir une édition africaine de Vogue lors de la Fashion Week de Lagos, au Nigeria, cette année.

• Grace Jones et Alek Wek, les physiques hors norme

Grace Jones, physique hors norme © AUGROS PIERRE/PHOTOPQR/LE PROGRES/MAX PPP

Si Naomi a joué le jeu de la beauté occidentale à coups d’extensions XXL, Grace Jones, elle, s’est imposée avec ses cheveux courts et crépus dans le milieu arty parisien des années 1970. Quand la Jamaïcaine débarque dans la capitale et rejoint la célèbre agence de mannequins Wilhelmina Models, son physique androgyne et ses tenues excentriques attirent l’attention de photographes et d’artistes renommés, comme Jean-Paul Goude et Andy Warhol.

Elle devient dans la foulée l’égérie du couturier franco-tunisien Azzedine Alaïa. À 71 ans elle ne défile plus, mais la chanteuse et performeuse continue d’influencer l’imaginaire de la pop culture. « Pour durer dans la mode, il ne suffit pas d’être belle. Il faut avoir une aura, une gueule », assure Imane Ayissi.

Alek Wek, a su percer en s’éloignant des canons de beauté occidentaux © Arthur Elgort/Conde Nast via Getty Images

Chanel, Dior, Gucci, Jean Paul Gaultier… Alek Wek défile pour les plus grands couturiers

Preuve également avec Alek Wek. La Sud-Soudanaise, boule à zéro et peau sombre, détonne autant qu’elle attire dans le paysage de la mode d’alors. Repérée en 1995, trois ans après son arrivée en Angleterre, à l’âge de 14 ans, alors qu’elle vient de fuir la guerre civile qui sévit dans son pays, elle fait rapidement partie des « new faces », décrypte le styliste. « Ces visages atypiques que l’on n’a pas l’habitude de voir dans la mode et que tout le monde finit par s’arracher ».

Chanel, Dior, Gucci, Jean Paul Gaultier… Alek Wek défile pour les plus grands couturiers et referme même le défilé de Vivienne Westwood dans la sacro-sainte robe de mariée, en 1997. La même année, elle est la première Africaine à faire la une de Elle US. Néamoins, il lui aura fallu vingt ans avant de figurer seule en couverture de Vogue (édition Ukraine, janvier 2018).

Ambassadrice du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés depuis 2002, Alek Wek soutient la Fondation H&M, qui aide à récolter des fonds pour les migrants. Activiste, elle a ouvert la voie à de jeunes mannequins réfugiées, comme sa compatriote Adut Akech, 19 ans, qui est devenue – après elle – la deuxième mariée noire de l’histoire de Chanel.

• Liya Kebede, la militante

Liya Kebede, la militante © WWD/Shutterstock/SIPA

En 2007, sa fortune était estimée à 3 millions de dollars, selon le magazine Forbes. Ce qui en fait l’une des mannequins les mieux payées au monde. Née dans une famille aisée d’Addis-­Abeba, en 1978, Liya Kebede est repérée par un agent devant le lycée franco-éthiopien de sa ville natale. Elle s’envole à New York, où elle devient la protégée de Tom Ford, alors directeur artistique de la maison Gucci.

Elle a 20 ans et tout s’enchaîne pour celle qui deviendra, en 2003, la première égérie noire de la marque de cosmétique de luxe Estée Lauder. Également comédienne, Liya Kebede a incarné Waris Dirie, mannequin somaliene devenue l’une des figures de proue de la lutte contre l’excision, dans Fleur du désert (2009).

Liya Kebede a su mettre à profit sa notoriété au service de causes humanitaires

« Quand les mannequins brillent, ils ne pensent pas aux autres. Ce n’est qu’en fin de carrière qu’ils se réveillent. Or les stars du mannequinat, surtout les Afros, devraient profiter de leur célébrité en œuvrant pour leur communauté », martèle Imane Ayissi. Liya Kebede, elle, a su mettre à profit sa notoriété au service de causes humanitaires.

Elle a été nommée ambassadrice de bonne volonté de l’OMS pour la santé maternelle, néonatale et infantile en 2005. Deux ans plus tard, elle créait la Fondation Lemlem, qui compte une marque de vêtements solidaire, aidant à la formation des sages-femmes et à l’amélioration des services de santé dans les communes d’Éthiopie où les collections sont produites. À 41 ans, le visage de la marque L’Oréal depuis 2011 n’a rien perdu de sa superbe et continue à allier philanthropie, mode et business.

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• Tyra Banks, la businesswoman

Tyra Banks, la businesswoman © Jason Nevader/WireImage/GettyImages

En 1997, la Californienne est la première Africaine-Américaine à faire la couverture du très populaire magazine américain Sports Illustrated. À 45 ans, la voilà à nouveau à la une de cette même publication. La boucle est bouclée pour la mannequin vedette de Victoria Secret, qui a arrêté sa carrière en 2005. Mais dont la notoriété n’a pas faibli. Aujourd’hui dévouée à ses activités entrepreneuriales, Tyra Banks est notamment productrice.

Elle est à l’origine d’America’s Next Top Model, l’un des télé-crochets les plus populaires des États-Unis, diffusé dans plus de 170 pays. Ce concept entend dénicher les mannequins de demain et injecter de la diversité dans l’industrie. Il a été lancé à la suite des refus que Tyra Banks aurait essuyés de la part des agences à la fin de sa carrière en raison de sa prise de poids et de sa couleur de peau. Celle qui se dit féministe – mais surtout businesswoman invétérée – continue à étendre son empire. Elle s’apprête à lancer un parc à thème autour du mannequinat et du fantastique baptisé Modelland, du nom de son livre best-seller sorti en 2011.

Ce projet ovni financé par plusieurs investisseurs offrira à ses visiteurs quelque 2 000 m² de shopping et autres espaces de consommation en plein cœur d’un centre commercial de Santa Monica (Californie). Et promet des expériences ouvertes « à toutes les beautés ». Un storytelling rondement mené par Banks, qui gère tout aussi bien son compte en banque.


Les mannequins noires en chiffres

En 2017, seulement 10,3 % de mannequins noires figuraient aux calendriers officiels des fashion weeks selon le Fashion Spot.

L’année 2018 voit la sortie du film événement Black Panther et marque un tournant dans la représentation des mannequins de couleur sur les podiums.

Sur 221 défilés et 7 300 apparitions de mannequins lors des fashion weeks automne-hiver 2019, 38,8 % (environ deux sur cinq) des modèles castés à New York, à Londres, à Milan et à Paris étaient des non-Blancs.

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