Politique

[Tribune] Dans le monde arabe, une inéluctable démocratie

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Spécialiste en affaires publiques et membre de la société civile marocaine

Les Algériens portent un drapeau national géant lors d'une manifestation à Alger, en Algérie, le vendredi 15 mars 2019 (photo d'illustration).

Les Algériens portent un drapeau national géant lors d'une manifestation à Alger, en Algérie, le vendredi 15 mars 2019 (photo d'illustration). © Toufik Doudou/AP/SIPA

Les populations arabes se regroupent aujourd’hui autour d’un idéal longtemps négligé par les grilles de lecture occidentales : la démocratie. Un « nous » démocratique arabe est en train d’émerger. Il faut l’écouter.

Il y a quelques mois, j’avais pointé dans ces mêmes colonnes une transition démocratique en panne au Maghreb. Mais le soulèvement populaire algérien a ouvert une parenthèse enchantée face à cette « démocratophobie ».

Certains États arabes s’imaginaient que face au péril jihadiste la souveraineté du peuple capitulerait au profit de l’autoritarisme. Or nous assistons au phénomène inverse : les pouvoirs sont aujourd’hui confrontés à une poussée contestataire qui balaie l’éternelle menace d’une déstabilisation « à la syrienne ». La posture de ces États est tactiquement inepte tant elle rend impossible toute émancipation intellectuelle ou politique à même de contrer la pensée obscurantiste. La recherche de la stabilité enfante des radicalisés encore plus déterminés.

Assistons-nous donc à la fin des régimes dictatoriaux arabes ? Le constat de Christopher R. Hill, ancien secrétaire d’État adjoint américain pour l’Asie de l’Est, est à cet égard tristement vrai : les États du Moyen-Orient deviennent de plus en plus faibles à mesure que les autorités en place – monarques vieillissants ou régimes autoritaires laïcs – semblent de moins en moins capables de répondre aux attentes de leurs citoyens.

Une manifestation à Tunis pour l'égalité des droits, le lundi 13 août 2018.

Une manifestation à Tunis pour l'égalité des droits, le lundi 13 août 2018. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Toute appartenance nationale s’assortit désormais d’une précision communautaire – irakien sunnite, syrien alaouite, soudanais du Sud, etc.

Retour en arrière

D’où le renforcement des allégeances tribales et sectaires. Que signifie aujourd’hui être irakien, syrien, soudanais ou libanais ? Toute appartenance nationale s’assortit désormais d’une précision communautaire – irakien sunnite, syrien alaouite, soudanais du Sud, etc. Pour expliquer ce retour en arrière, il faut rappeler la diversité des États constitués au lendemain des indépendances, confrontés à différentes exigences du développement, à des territorialisations en partie héritées de deux pensées coloniales – française et anglaise –, compliquant une définition consensuelle de l’identité politique arabe.

Les divergences de doctrine ont également été exaltées sur le plan international avec des allégeances externes incompatibles : quand le Maroc et la Jordanie choisissaient le camp atlantiste, l’Algérie et l’Égypte, elles, se tournaient vers le bloc soviétique. L’islam politique a un temps réussi à regrouper une communauté d’intérêts du Caire à Alger. Sa puissance mobilisatrice a révélé un universalisme arabe et l’émergence de nouveaux acteurs s’érigeant contre « l’élite corrompue ».

Vers la Nahdha, la « Renaissance »

Si l’ère post-Printemps arabe a balayé l’utopie islamiste, force est de constater que les populations arabes se regroupent aujourd’hui autour d’un idéal longtemps négligé par les grilles de lecture occidentales : la démocratie. Un « nous » démocratique arabe est en train d’émerger. Il faut l’écouter.

Le Maghreb pourrait ainsi devenir un pôle de progrès pour un monde arabe renaissant, reprenant les promesses intellectuelles et politiques de la Nahdha, la « Renaissance ».

Machiavel avait défini les ingrédients d’une nation unie autour d’un idéal : tout commence par la tribu, avant que la cité – grecque, phénicienne, carthaginoise – n’entre en scène. Se présente enfin la nation. Au Maghreb, la notion de nation existe bel et bien, elle est même exacerbée dans certains pays, mais elle ne se définit pas autour de la démocratie, car aucun régime n’est un modèle.

Les États arabes n’ont plus d’autre choix que de faire leur aggiornamento culturel et idéologique

Le Maroc montrera-t-il la voie ?

Ainsi, le roi du Maroc, Mohammed VI, par exemple, avec sa double légitimité politique et spirituelle, pourrait porter cet idéal démocratique. Le Maroc, s’il se donne les moyens de ses ambitions régionales en engageant des réformes politiques profondes pour une véritable séparation des pouvoirs et l’émergence de nouvelles élites politiques éclairées, peut montrer la voie.

Car le Maghreb, par son identité plurielle et sa diversité linguistique, est tout indiqué pour apporter une réponse à notre crise civilisationnelle. Il est tout à fait possible d’assumer le patrimoine arabe, sans oublier sa forte composante berbère, en le pensant comme un rempart contre les dérives autoritaires ou obscurantistes.

Ce même Maghreb a la légitimité et l’influence suffisantes pour porter un nouveau modèle au-delà de ses frontières, au Moyen-Orient et dans le Golfe. La jeunesse de Riyad, d’Abou Dhabi ou de Doha mérite mieux qu’un système rentier, où le nombre de fonctionnaires dépasse la charge de travail et où les revenus pétroliers servent souvent à financer les contrats d’armement plutôt que la construction d’universités ou de centres de recherche.

Il faut tendre la main aux populations des monarchies pétrolières pour élaborer avec elles le modèle arabe de demain. Les États arabes n’ont finalement plus d’autre choix que de faire leur aggiornamento culturel et idéologique.

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