CAN 2019

CAN 2019 en Égypte : la sécurité au détriment de l’ambiance ?

A quelques heures de la cérémonie d'ouverture de la CAN, aux abords du Stade international du Caire, le 21 juin 2019.

A quelques heures de la cérémonie d'ouverture de la CAN, aux abords du Stade international du Caire, le 21 juin 2019. © Mohamed Abd El Ghany/REUTERS

Tout au long de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), les autorités égyptiennes ont eu à cœur de promouvoir l’image d’un pays sous contrôle et ultrasécurisé. Au risque de casser l’ambiance…

Le 21 juin, pour le match d’ouverture de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), Égypte-Zimbabwe, le déploiement sécuritaire est impressionnant. Des drones et des hélicoptères survolent le quartier huppé d’Héliopolis, où se trouve le Stade international du Caire. Plusieurs heures avant le coup d’envoi, deux cordons de policiers en uniforme et en civil prennent place autour de l’enceinte : 75 000 spectateurs sont attendus, dont plusieurs chefs d’État africains. Consigne a été donnée par les autorités d’arriver trois heures avant la cérémonie d’ouverture.

Les supporters qui ne se sont pas pliés aux instructions doivent patienter sur le trottoir. Jusqu’à ce qu’un convoi d’agents consente à les escorter vers l’entrée, où ils seront fouillés à trois reprises. Du jamais-vu, même sous le règne de Hosni Moubarak. Lequel avait accueilli deux CAN, en 1986 et en 2006. Pour l’édition 2019, 15 000 policiers ont été affectés spécifiquement à la sécurisation des entrées des huit stades où se déroulent les matchs.

Le président égyptien Abdel Fatah Al Sissi, inspecte les stades du Caire en amont de la CAN 2019, le dimanche 16 juin.

Le président égyptien Abdel Fatah Al Sissi, inspecte les stades du Caire en amont de la CAN 2019, le dimanche 16 juin. © Présidence égyptienne/AP/Sipa

À l’exception des matchs disputés par les Pharaons, les stades sont restés vides

Stades vides

L’Égypte n’a eu que six mois pour se préparer à accueillir une compétition initialement prévue au Cameroun, écarté en novembre à cause du retard pris sur les chantiers. Au défi du temps s’est ajouté celui du nombre, puisque c’est la première CAN à 24 équipes, contre 16 auparavant. L’événement a valeur de test pour l’Égypte, qui n’a organisé aucune compétition internationale depuis la révolution de 2011. La communication minimaliste des autorités s’est d’ailleurs essentiellement attachée à rassurer les délégations et les médias étrangers. « Le pays sera à la hauteur de la confiance accordée », a promis le ministre égyptien de la Jeunesse et des Sports. à quelques jours de la finale, le 19 juillet, le pari sécuritaire semble gagné.

Mais l’ambiance est loin d’être au rendez-vous. À l’exception des matchs disputés par les Pharaons, les stades sont restés vides. Certes, les rencontres de la CAN se jouent rarement à guichets fermés, mais, cette année, le coût du voyage, la difficulté d’obtenir un visa, le manque d’enthousiasme des Égyptiens pour d’autres équipes que la leur, ainsi que les nouvelles mesures de sécurité drastiques ont mis la compétition sous cloche.

Lalaina Enjanahary (Madagascar) et Ellyes Skhiri (Tunisie) se disputent le ballon lors du match de quart de finale de la Coupe d'Afrique des nations au stade Al Salam du Caire, en Égypte, le jeudi 11 juillet 2019.

Lalaina Enjanahary (Madagascar) et Ellyes Skhiri (Tunisie) se disputent le ballon lors du match de quart de finale de la Coupe d'Afrique des nations au stade Al Salam du Caire, en Égypte, le jeudi 11 juillet 2019. © Ariel Schalit/AP/SIPA

Menace terroriste

Plus que le taux de remplissage des stades, l’Égypte est préoccupée par la menace terroriste, laquelle a connu un regain d’activité ces derniers mois. Si les forces de sécurité restent les principales cibles des attentats quasi quotidiens qui frappent le nord du Sinaï – une zone interdite près de la frontière avec Israël –, la minorité chrétienne copte et les étrangers ne sont pas épargnés. Un mois avant le coup d’envoi de la CAN, un engin explosif a blessé 17 touristes aux abords des pyramides de Gizeh.

Depuis le crash de l’avion russe qui avait coûté la vie à 224 passagers en 2015, il n’y a pas eu d’attentat d’ampleur contre des étrangers, « mais la situation est loin d’être stabilisée, et on craint qu’un site ou un convoi touristique important ne soit à nouveau pris pour cible », lâche une source diplomatique occidentale. Or l’Égypte mise précisément sur cette CAN pour attirer davantage de touristes, au nombre de 11 millions en 2018, dont seulement 2 % en provenance du continent.

L’autre hantise de l’armée est le déclenchement d’émeutes par des fans égyptiens, historiquement antirégime. Pendant la révolution de 2011, les ultras des deux clubs phares de la capitale, Zamalek et Al-Ahly, ont joué un rôle de premier plan, n’hésitant pas à monter au front contre la police. Mais depuis le drame de Port-Saïd en 2012, qui avait fait 74 morts, ces groupes de supporters ont été bannis des stades, et leurs organisations, classées terroristes et dissoutes. Quelques semaines avant le début de la CAN, quelques jeunes ont tout de même tenté de raviver le groupe d’ultras du club de Zamalek. Victimes d’enlèvements, ils sont réapparus quelques jours plus tard dans un centre de détention.

Des supporters du club de foot Zamalek lors d'un match au Caire le 8 février 2015.

Des supporters du club de foot Zamalek lors d'un match au Caire le 8 février 2015. © Ahmed Abd el-Gwad/AP/SIPA

Plusieurs ex-ultras sans casier se sont vu interdire l’accès au stade

Arrestations d’ultras

Ces disparitions forcées témoignent de la fébrilité des autorités, alors que les risques de débordement restent limités. « Les ultras sont très attachés à leur club local mais très peu à l’équipe nationale, et ne se mobilisent jamais collectivement pour les Pharaons », explique Carl Rommel, socio-­anthropologue spécialiste du football égyptien, qui a vu lors de la phase de poules « un public très différent, beaucoup plus familial et venant des classes moyennes ». Les prix élevés des billets (entre 5 et 30 euros) ont créé de fait une première barrière pour fermer l’accès aux classes populaires, dont beaucoup d’ultras sont issus.

La vente elle-même des tickets est contrôlée de près par les autorités, qui ont créé un nouveau système de filtrage en ligne. Tous les spectateurs doivent d’abord s’enregistrer sur un site, donner leur adresse et fournir une copie de leur carte d’identité en échange de l’obtention de leur « carte de fan ». D’après une source sécuritaire, ceux qui ont un casier judiciaire sont automatiquement écartés. De quoi resserrer les mailles du filet dans un pays qui compte pas moins de 60 000 opposants derrière les barreaux.

Des supporteurs de l'équipe égyptienne Al Zamalek, lors d'un match contre l'équipe sud-africaine Mamelodi Sundowns , à Alexandrie, en Égypte, le 23 octobre 2016.

Des supporteurs de l'équipe égyptienne Al Zamalek, lors d'un match contre l'équipe sud-africaine Mamelodi Sundowns , à Alexandrie, en Égypte, le 23 octobre 2016. © Ahmed Gamil/AP/SIPA

Plusieurs ex-ultras sans casier se sont également vu interdire l’accès au stade. D’autant que même approuvée par les services de sécurité, la carte de fan peut être suspendue à tout moment. C’est le cas surprenant d’Alaa Moubarak, l’homme d’affaires et fils du dictateur déchu, privé d’accès au stade après le buzz provoqué par sa présence en tribune lors du match Égypte-RD Congo. Un buzz que n’ont guère goûté les autorités militaires, qui gardent en travers de la gorge le fait d’avoir été écartées du pouvoir sous Moubarak. Et lors du premier match de l’Égypte, des supporters qui scandaient le nom d’Aboutrika – star du football égyptien en exil accusée de soutenir les Frères musulmans – ont été ­exfiltrés manu militari du stade, selon Reuters.

Des dizaines de drones sont équipés de la technologie de reconnaissance faciale

Reconnaissance faciale

Quant à la sécurité à l’intérieur des stades, elle a été confiée à quatre généraux, qui ont créé leur entreprise de sécurisation d’événements sportifs deux jours après la désignation de l’Égypte comme pays organisateur. Baptisée Société africaine de sécurité et de protection (ASGC), ses employés non armés ont la consigne d’être particulièrement vigilants aux entrées et de confisquer tout objet « politique », comme les drapeaux d’ultras. Aux yeux humains s’ajoutent ceux de dizaines de drones équipés de la technologie de reconnaissance faciale.

« Notre tâche consiste à empêcher une émeute de fans avant qu’elle ne se forme, en utilisant notamment les nouvelles technologies ; et si cela dégénère, nous faisons appel aux forces de sécurité pour qu’elles interviennent immédiatement », détaille le général Mahmoud Taher, cofondateur de l’ASGC et ancien président d’Al-Ahly. Et cette extrême vigilance ne vaut pas que pour les Égyptiens. Après avoir brandi une affiche en soutien à la révolution algérienne qui a balayé Bouteflika, un supporter des Fennecs a été arrêté et expulsé d’Égypte. L’intervention de son ambassade au Caire lui a permis d’éviter in extremis un procès.

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