Politique

[Édito] Sarkozy comme vous ne l’avez jamais vu

Par

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Après la parution de "Passions", le dernier livre de Nicolas Sarkozy, séance de dédicaces dans une librairie bordelaise. © UGO AMEZ/SIPA

L'ex-président français Nicolas Sarkozy revient sur le devant de la scène politique avec la publication d'un livre de souvenirs, « Passions », ainsi qu'à l'occasion d'une interview accordée à l'hebdomadaire Le Point. Une introspection rare concernant sa pratique du pouvoir et, surtout, le choix de ses collaborateurs et de tous ceux qui peuvent être en position d'influer sur un dirigeant. Certains chefs d'État africains devraient s'en inspirer...

Il commençait presque à nous manquer ! L’auteur de ces lignes a suffisamment critiqué la politique, notamment africaine, et la personnalité de Nicolas Sarkozy pour ne point être soupçonné d’idolâtrie à son endroit. Mais il faut savoir rendre à César ce qui lui appartient. Quoi qu’on pense de lui et de son bilan, qu’on l’apprécie ou non, c’est un personnage hors normes, l’un des hommes politiques français les plus doués et les plus charismatiques de son temps, qui est parvenu au sommet de l’État alors que rien ne l’y prédestinait.

L’ancien président vient de publier Passions (éditions de L’Observatoire), un livre de souvenirs qui nous plonge dans le dédale de sa vie et de son expérience du pouvoir, comme l’on sait inextricablement mêlés. Il a aussi accordé une excellente interview à l’hebdomadaire Le Point (du 27 juin), dont je vous recommande la lecture. Confidences croustillantes sur Macron, Hollande, Chirac, Mitterrand, Balladur, Veil, Cécilia et Carla… Commentaires pertinents sur le succès et sur l’échec… Fine analyse de la France et des Français… Mise à nu de ses sentiments…

Enfin, et c’est sans doute le plus intéressant, introspection comme on a rarement l’occasion d’en lire concernant sa pratique du pouvoir et, surtout, le choix de ses collaborateurs et de tous ceux qui ont été en position d’influer sur sa politique. Faut-il dire que certains chefs d’État africains seraient bien inspirés de lire ces pages et d’en retenir les leçons ? Voici donc, présentés par thèmes, quelques passages parmi les plus enrichissants.

Tout politique cherche à avoir un entourage cohérent et homogène. C’est une erreur

Comment choisir son entourage…

« Je suis attiré par des personnalités différentes et originales. La France est multiple. Or tout politique cherche à avoir un entourage cohérent et homogène. C’est une erreur parce que cela agit comme une prison. Pour se rassurer, un responsable politique se constitue un entourage semblable, fidèle, habituel, alors que mon obsession a toujours été de rassembler la diversité du pays. Et comment rassembler si ceux qui vous entourent ne correspondent pas à cette diversité ? Quand je choisis Henri Guaino [conseiller spécial et plume du président] en 2005, Balladur me conseille de ne pas le prendre, mais je voulais travailler avec un partisan du non [au référendum sur la ratification du traité européen de Maastricht], qui ne partageait pas toutes mes convictions. C’est le même raisonnement pour Patrick Buisson, qui venait du journal Minute. Je le savais mais, à mes yeux, c’était mieux que des gens issus de l’extrême droite nous rejoignent, plutôt que l’inverse. Je voulais vraiment parler à cette France du non qui avait fait 55 % au référendum de 2005. C’est plus difficile à gérer mais, si je réussissais à faire la synthèse entre toutes ces différences, je pouvais alors parler à la France dans son ensemble. […] J’ai également souhaité faire venir Bernard Kouchner, Fadela Amara, Martin Hirsch, Jean-Pierre Jouyet… Il fallait que cela vienne de tous les côtés. J’avais été élu avec 53 % ! Je devais rassembler. J’avais été très impressionné par les gouvernements de Mitterrand en 1981 et de Chirac de 1995, qui avaient échoué si rapidement, car trop monocolores ! »

Nicolas Sarkozy en meeting à Franconville, dans le nord de Paris, le 19 septembre 2016. © Christophe Ena/AP/SIPA

Je suis étonné de constater que les débats économiques d’aujourd’hui n’intègrent pas un événement majeur et inédit : la valeur de l’argent, qui est devenue négative

…et prendre les bonnes décisions

« Prendre une décision, c’est facile : une information entre dans votre bureau, elle doit en ressortir sous forme de décision. L’immense difficulté réside dans le fait d’appliquer un filtre aux informations, qui entrent ou qui n’entrent pas. S’il y en a trop, vous ne voyez plus rien. S’il n’y en a pas assez, la décision est bancale. Tout cela est profondément lié à votre entourage. S’il est uniforme, il vous donnera des informations biaisées. Par exemple, je suis étonné de constater que les débats économiques d’aujourd’hui n’intègrent pas un événement majeur et inédit : la valeur de l’argent, qui est devenue négative. C’est un changement radical, mais on s’en tient toujours au même débat sur la répartition, le partage, la dette, le déficit, car les cabinets sont trop peuplés des mêmes inspecteurs des Finances. »

Je n’ai jamais éprouvé le besoin d’avoir un maître à penser ou à agir

Le mythe du maître à penser

« Cela serait tellement facile si un tel homme omniscient pouvait exister ! Par ailleurs, j’aime discuter, mais j’ai aussi des intuitions. Et c’est difficile de m’empêcher de les mettre en œuvre. Quand nous décidons de faire le Grand Paris, nous sortons à peine de la crise. La moitié de mon entourage est contre. Quand nous lançons le Grand Emprunt, alors que nous sommes attaqués par les marchés parce que nous avons trop de dettes et de déficit, mes proches sont loin d’être enthousiastes. Pareil quand nous avons décidé de racheter 25 % du capital d’Alstom. J’aime tester mes idées sur des gens différents et voir comment ils réagissent, comment on peut trouver une voie. Je n’ai jamais en revanche éprouvé le besoin d’avoir un maître à penser ou à agir. »

Sarkozy, dans le texte, c’est le Prince de Machiavel, en plus vertueux et en moins cynique

De l’art de corriger ses défauts

« Par l’expérience et la réflexion, qui, seules, permettent de lutter contre nos penchants naturels. C’est bien toute l’histoire de l’humanité. On est comme on est mais, par ses échecs, par ses cicatrices, on peut essayer de colmater tout cela et tenter de s’améliorer. C’est vraiment un effort intellectuel que j’ai dû faire pour comprendre que l’échec n’est pas plus injuste que le succès qui l’a précédé. On peut se réjouir de son succès, mais il ne faut pas oublier que le concurrent en face s’est lui aussi donné beaucoup de mal, il s’est battu, il a sacrifié sa vie… »

Jamais je n’aurais imaginé trouver chez Nicolas Sarkozy, dans son livre comme dans son interview, autant de préceptes d’une telle sagesse. La question de savoir s’il se les est appliqués à lui-même est presque secondaire. Au moins sont-ils énoncés, et c’est rare. Sarkozy, dans le texte, c’est le Prince de Machiavel, en plus vertueux et en moins cynique.

On a tendance à l’oublier, mais la charge de chef de l’État est écrasante. L’ancien président français est donc fondé à rappeler quelques traits de caractère indispensables à la réussite d’un gouvernant : la capacité d’écoute et de remise en cause, l’ouverture d’esprit, l’art de prendre une bonne décision, d’envisager un problème dans sa globalité mais, aussi, de se préoccuper de l’avenir – celui de la Nation comme le sien propre, après son départ du pouvoir.

Nicolas Sarkozy, le 24 mars 2015, à Asnières (France). © Thibault Camus/AP/SIPA

Le syndrome d’hubris

En tout temps et en tous lieux, les chefs ont été menacés de succomber à l’hubris, notion forgée par les anciens Grecs que l’on peut traduire par « démesure ». Narcissisme, orgueil, quête éperdue de la gloire, obsession de l’image et de l’apparence, confiance aveugle en son propre jugement, rejet de toute critique et de tout conseil, enfermement dans une tour d’ivoire… Dans l’Antiquité, c’était presque un crime. En tout cas, un défaut contre lequel il fallait absolument se prémunir.

« Surtout, ne vous méconnaissez pas vous-même en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres […]. Car tous les emportements, toute la violence et toute la vanité des grands vient de ce qu’ils ne connaissent point ce qu’ils sont. » Trois siècles et demi après leur publication, les Trois Discours sur la condition des grands, de Blaise Pascal, n’ont rien perdu de leur pertinence. Il va de soi qu’ils dénoncent un travers commun à tous les dirigeants, mais que la longévité au pouvoir a tendance à aggraver. Or, en ce domaine, on sait que les Africains ne sont souvent pas les derniers.

D’autant que les garde-fous sont moins nombreux et moins efficaces sur le continent. En attendant que les choses changent, nos dirigeants enclins à la griserie du pouvoir devraient se souvenir que les héros grecs qui, frappés du syndrome d’hubris, prétendaient se hisser au rang des dieux, n’échappaient jamais au châtiment de Némésis…

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