Arts

[Tribune] Patrimoine culturel : ce que change l’exposition « IncarNations »

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Artiste sud-africain et commissaire de l'exposition "IncarNations", au musée des Beaux-Arts de Bruxelles (Bozar), présentée jusqu'en octobre 2019.

L’exposition « IncarNations » est présentée jusqu'en octobre 2019 au musée Bozar de Bruxelles. © DR

Présentée à Bruxelles, « IncarNations » est une exposition dont le commissariat est assuré par un artiste africain en dialogue avec un collectionneur africain et un mécène dont le point de vue est afro-centrique.

La capacité de parler et de créer des mots est ce qui nous rend humains. Et la maîtrise de cette aptitude est ce qui transforme le poète : il devient un visionnaire. Je suis un homme et un artiste, mais je ne suis pas n’importe quel homme, ou pas n’importe quel artiste, parce que je suis un artiste africain. Comme tant d’Africains blancs, mes ancêtres sont des criminels qui ont quitté les Pays-Bas à la recherche d’un nouveau départ, d’une occasion de ne pas répéter les erreurs de l’Histoire.

Ils ont échoué, tandis que le hollandais dégénérait en afrikaans, et que les Boers donnaient de la voix pour assujettir leurs hôtes indigènes, et prendre possession de leurs ressources. Ma maudite tête blanche s’incline dans la honte, chargée de l’horreur qui a fourni l’enclume sur laquelle le privilège blanc a martelé pendant des siècles sa sourde dictature. Mais cela ne me rend pas moins africain et je ne suis pas mes ancêtres.

Trophées de la cupidité

Le droit à la parole n’est pas la même chose que la capacité de parler. En 1968, à Memphis, des milliers d’hommes noirs sont descendus dans les rues scandant « JE SUIS UN HOMME », manifestant ainsi contre cette habitude raciste de les appeler « BOY », revendiquant le droit de parler pour eux-mêmes et d’être reconnus comme des hommes à part entière. Le mécanisme de l’esclavage, du colonialisme, de l’apartheid et même du néocolonialisme à l’œuvre aujourd’hui est cette tyrannie du silence par laquelle on parle au nom des Africains et des gens de couleur.

Comment un musée qui regorge des trophées de la cupidité coloniale ose-t-il parler au nom des populations qu’il a décimées ?

Le moment le plus sombre de l’histoire coloniale se situe à Berlin, en 1884 et en 1885, lorsque treize nations européennes et les États-Unis se partagent le continent africain. Pas un seul royaume, nation ou État africain n’était présent pour défendre ses droits, son patrimoine, ses terres ancestrales. Un peu plus d’une décennie plus tard, les Britanniques ont envahi le royaume du Bénin (actuel Nigeria) et pillé ses trésors, aujourd’hui accrochés au British Museum ou au Metropolitan Museum.

L’exigence de restituer ces objets ne porte pas sur un simple rapatriement, mais sur le patrimoine culturel et l’unité que ces symboles puissants et antiques peuvent par la suite incarner, en assurant l’identité et la stabilité d’une nation. Les masques en ivoire de la reine Iyoba, qui datent du XVIe siècle, sont l’équivalent des joyaux de la Couronne. Ainsi, cette équivoque qui consiste à dire qu’ils relèvent du « patrimoine mondial » revient à nier à une nation africaine son droit de décider, par elle-même, en quoi elle pourrait contribuer à celui-ci. Comment un musée qui regorge des trophées de la cupidité coloniale ose-t-il parler au nom des populations qu’il a décimées ?

Je suggère un changement d’orientation dans la façon dont nous abordons la question de l’Histoire, et en particulier ce que nous pourrions appeler l’art africain.

Contradiction

Au Palais des beaux-arts, les murs de l’exposition « IncarNations » ont été laissés quasiment vides afin que vous puissiez considérer la manière dont ils ont été construits. Ce musée a été bâti par Victor Horta entre 1919 et 1928, au plus fort de l’époque coloniale. Il est impossible d’en considérer la grandeur et l’élégance sans prendre en compte le contexte dans lequel la Belgique a pu s’offrir pareil bâtiment.

Je ne peux pas parler au nom d’un continent. Je parle en mon nom propre

Je suis une contradiction vivante et une énigme, et je ne peux pas parler au nom d’un continent. Je parle en mon nom propre, en tant que combattant de la Liberté sur le front de la lutte antiapartheid, en tant qu’artiste muni d’une identité qui a été semée dans l’expérience brute de la vie. Mon art, comme celui de beaucoup de mes compatriotes africains, s’est forgé dans la lutte pour parler et être entendu.

En 1948, la même année où l’apartheid est légiféré, Jean-Paul Sartre écrit l’introduction de Black Orpheus, recueil de poèmes de Léopold Sédar Senghor, qui a lancé le mouvement de la négritude. Sartre demanda : « Qu’est-ce donc que vous espériez, quand vous ôtiez le bâillon qui fermait ces bouches noires ? Qu’elles allaient entonner vos louanges ? »

Elle ne se veut ni encyclopédique ni représentative d’un continent

Après des siècles d’esclavage, de colonialisme, de post- et de néocolonialisme, le continent africain retrouve aujourd’hui sa voix. « IncarNations » est une exposition dont le commissariat est assuré par un artiste africain en dialogue avec un collectionneur africain, Sindika, et un mécène dont le point de vue est afro-centrique. Elle ne se veut ni encyclopédique ni représentative d’un continent, car nous ne commettrons pas cette erreur de prétendre parler pour 54 pays, plus de 2 000 langues vivantes, d’innombrables identités et histoires culturelles entrelacées.

Picasso, Braque… Kota, Dan

Notre patrimoine culturel est emprisonné dans les vitrines des musées du monde entier, et nos histoires sont racontées du point de vue des colonisateurs. Pourquoi les Européens insistent-ils pour séparer l’art classique de l’art africain contemporain, apposant des labels tels qu’art traditionnel, art premier, art tribal ou art nègre ? Pourquoi considèrent-ils Picasso, Matisse, Malevitch, Braque, Léger ou Modigliani comme les héritiers et les gardiens de l’abstrait, qu’en fait ils ont appris d’un masque ou d’une figure de Kota, Dan, Pende, Fang et Lega ?

Les artistes africains créent leur art à partir d’un besoin spirituel de se faire entendre. Ne me demandez pas de justifier ce qui rend l’art africain différent et je vous rendrai la courtoisie en ne vous demandant pas de justifier le préjugé qui sous-tend votre question. Permettez-moi simplement de dire que ce qui le rend si puissant c’est que, lorsqu’on regarde une Œuvre d’Art africaine, elle vous regarde directement en retour – parce qu’elle est vivante, et dotée d’un esprit.

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