Économie

[Tribune] La progression des IDE ne suffit pas à réduire la pauvreté

Dans le nord-est de la RD Congo, la mine d’or de Kibali - la plus grande du continent -, pilotée par Randgold, a nécessité plus de deux ans de travaux et 2,5 milliards de dollars d’investissements. © Randgold Resources Ltd.

Les IDE doivent être utilisés comme un levier de développement à long terme visant à améliorer les conditions de vie des populations. Une dimension encore trop peu prise en compte, estime l'économiste Gilles Dufrénot.

Les investissements directs étrangers (IDE) permettent-ils de réduire le taux de pauvreté en Afrique ? Une manière de répondre à cette question est d’évoquer la tragédie des horizons. De quoi s’agit-il ?

D’un côté, la tendance récente à la déglobalisation illustrée par le ralentissement du commerce mondial et l’arrivée à maturité des chaînes de valeurs internationales poussent les entreprises à favoriser les IDE dans des secteurs à forte rentabilité à court terme, mais très volatils (secteurs des ressources naturelles).

D’un autre côté, l’insuffisante diversification des économies africaines, la concentration sectorielle, les incertitudes liées au climat des affaires freinent les IDE de long terme dans des activités qui aideraient au développement structurel des pays, et donc à la réduction de la pauvreté.

Deux chercheurs, de l’École d’économie d’Aix-Marseille et de l’université de Konan, au Japon, ont montré dans une étude récente que, quel que soit l’indicateur utilisé (PIB par habitant ou d’autres indicateurs de pauvreté multidimensionnelle de l’ONU), la corrélation entre les flux entrants d’IDE et l’amélioration du niveau de vie des populations était proche de zéro. L’étude concerne 46 pays africains au cours de la période 1996-2015, durant laquelle les IDE ont pourtant connu une progression importante.

Pas de montée en gamme

La première explication est que les IDE n’ont pas suffisamment « poussé » leur frontière technologique vers le haut. Cette hypothèse, rarement étudiée, traduit le fait que l’ouverture aux IDE n’a pas entraîné de montée en gamme significative des processus de production et a eu des effets limités sur les facteurs clés de la croissance à long terme (productivité du capital et du travail, innovations).

Les causes sont multiples : diversification insuffisante des économies, faiblesse des politiques de régulation antitrust, incertitudes liées au climat des affaires, faiblesse du secteur privé, soumis aux choix imposés par les États, coûts financiers exorbitants, insécurité politique, collusion entre rentiers et gouvernements dans certains pays.

On n’a pas suffisamment mis l’accent sur le rôle de la qualité des IDE

La seconde explication est que, à force d’avoir focalisé l’attention sur les effets attendus de la croissance de court terme, on n’a pas suffisamment mis l’accent sur le rôle de la qualité des IDE et de leur allocation sectorielle sur la stratégie globale d’intégration des économies africaines dans les chaînes de valeurs mondiales.

On observe néanmoins un changement d’approche au sein de pays comme l’Égypte, le Maroc, l’Afrique du Sud, l’Éthiopie, le Sénégal ou Maurice. Les IDE y sont plus diversifiés qu’ailleurs, dans des secteurs tels que l’automobile, l’industrie manufacturière, les services financiers, les nouvelles technologies, la pharmacie, les télécommunications, le tourisme, l’agriculture, etc. C’est par ce canal que passent les transferts de technologie, le partage de savoir-faire nouveaux et la transformation structurelle du tissu productif.

L’Afrique ne peut plus se contenter d’être le lieu où les entreprises internationales délocalisent leur production pour minimiser leurs coûts de main-d’œuvre

La troisième explication est que le rôle des IDE a souvent été analysé sous le seul angle du commerce international et des firmes multinationales qui en sont le vecteur (avantages compétitifs, arbitrage entre IDE et exportations). Or l’Afrique ne peut plus se contenter d’être le continent où les entreprises internationales délocalisent une partie de leur production afin de minimiser des coûts de main-d’œuvre au motif que ces derniers ont augmenté dans les économies à croissance rapide d’Asie, ou parce qu’elles affûtent leurs stratégies pour résister à la férocité de la concurrence mondiale.

Certes, ce type de délocalisation crée des emplois. Mais les revenus générés ne modifient ni le niveau de vie ni la qualité de vie des travailleurs, dont la plupart éprouvent des difficultés pour se nourrir et accéder aux services de base (énergie, santé, éducation, eau).

Les IDE doivent être utilisés comme un levier de développement à long terme visant à améliorer les conditions de vie des populations. Cette stratégie nécessite deux ruptures majeures.

Premièrement, les gouvernements doivent accroître leurs marges de manœuvre face aux firmes multinationales pour concilier, d’un côté, la hausse de la contribution aux budgets nationaux des IDE liés aux secteurs des ressources naturelles, et, de l’autre, les politiques de lutte contre la pauvreté (négociation des sommes reversées aux États, durée et conditions d’exploitation des concessions, contribution aux recettes fiscales, transferts de technologie, standardisation des conditions de travail dans ces secteurs, traçabilité des ressources et de leurs circuits, sécurité environnementale).

Les IDE doivent être utilisés par les pays africains comme un instrument de gestion de leur globalisation

Deuxièmement, les IDE doivent être utilisés par les pays africains comme un instrument de gestion de leur globalisation. La nouvelle zone de libre-échange continentale (Zlec) peut par exemple servir de levier pour les aider à choisir leur degré de positionnement sur des chaînes de valeurs infra-africaines en vue d’une transformation des processus productifs à l’échelle régionale et continentale.

Cela suppose une politique de gestion de la répartition géographique des IDE sur le continent (pilotée par les États) et des stratégies qui aident à égaliser les taux de rendement de ces investissements entre régions pauvres et régions riches (politiques améliorant le capital humain, amélioration des infrastructures, politiques de sécurisation géopolitique des espaces d’échange).

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