Arts

Au Cap-Vert, une résidence artistique pour que vive la photographie africaine

La Cap-Verdienne Kitty Blunt devant ses oeuvres, à la Catchupa Factory.

La Cap-Verdienne Kitty Blunt devant ses oeuvres, à la Catchupa Factory. © Richart Pires

Soutenue par la puissante Fondation Calouste Gulbenkian, une résidence accueille à Mindelo des artistes de l’Afrique lusophone qui n’ont pas la possibilité de se professionnaliser dans leur pays.

Ce jeudi 20 juin, dans la tiédeur du soir, l’imposant bâtiment du centre culturel de Mindelo, posé face à la mer, prend des airs d’ambassade. Dans le patio, entre deux lampées de catchupa, la spécialité locale, un ragoût mêlant maïs et haricots, les stars de la soirée parlent de photo et de leurs pays respectifs. Certains sont venus d’autres îles cap-verdiennes, d’autres de beaucoup plus loin – Luanda, Maputo, Johannesburg… – pour être ici, dans la cité chantée par Cesaria Evora, et préparer une exposition qui s’étale dans tout le centre : sur les murs intérieurs, mais aussi les façades et même les trottoirs autour du bâtiment, où d’habitude les chiens errants viennent se prélasser.

Depuis quatre ans, Mindelo accueille en effet une résidence artistique, Catchupa Factory, destinée aux photographes et vidéastes issus de pays africains de langue portugaise. Pendant trois semaines, grâce aux conseils bienveillants de la photographe sud-africaine Michelle Loukidis, des commissaires d’expo angolaise Paula Nascimento et sud-africain John Fleetwood, huit artistes ont affûté leurs regards, leurs projets, et livré chacun une série d’une dizaine d’images sur un thème qu’ils ont choisi.

Une esthétique africaine

Le résultat est très loin des photos « safaris », célébrant la beauté des hommes, des femmes, des paysages ou des animaux du continent. « Les Occidentaux sont habitués à voir l’Afrique à travers le regard de photographes occidentaux, regrette Michelle Loukidis. Là, l’Afrique est photographiée par des Africains. L’énergie n’est pas la même. Les images expriment leurs propres désirs, leurs craintes, leurs espoirs… Cela n’a rien à voir. »

Le photographe du Mozambique David Aguacheiro, dans une série intitulée « Vie de plastique », a par exemple immortalisé les sachets qui ont envahi le Cap-Vert, des plages jusqu’aux montagnes. Dans des autoportraits narcissiques et grinçants, il s’est créé des costumes et des coiffes à partir de détritus trouvés dans la nature. Une manière de forcer le regard sur une pollution qui gangrène tout le continent.

Connexions

La Cap-Verdienne Kitty Blunt, elle, a choisi de réaliser des portraits tendres d’homosexuels et de couples de lesbiennes. « L’homosexualité n’est plus un crime sur l’archipel depuis une quinzaine d’années, mais la société reste dure, surtout avec les hommes », souligne-t-elle.

Pour l’ensemble des résidents, participer à la Catchupa Factory était une occasion qu’il fallait absolument saisir. « Bien sûr, il y a des lieux d’exposition dans l’archipel, remarque le Cap-Verdien Nuno de Pina, qui gagne pour l’heure sa vie comme graphiste. Mais c’est très compliqué d’exister en dehors d’ici. Cette résidence permet d’établir une connexion avec des professionnels venant d’autres horizons. »

Chez moi, il n’y a pas de marché pour des images plus artistiques

Vladimir de Sousa, qui est venu spécialement du Mozambique, tient le même discours. Ce banquier de 41 ans, autodidacte, s’est formé sur internet et a enchaîné les ateliers, se rendant jusqu’en Afrique du Sud pour parfaire son apprentissage. « Ici, j’ai rencontré des professionnels d’une grande qualité, qui m’ont ouvert les yeux sur la photographie documentaire. Chez moi, il n’y a pas de marché pour des images plus artistiques. Je sais que si je veux « grandir » et vendre mon travail, il faudra que je voyage, que j’aille sur d’autres continents… comme les footballeurs ! » La plupart des résidents aspirent à se passer des commandes alimentaires pour la presse, ou des événements d’entreprise, pour se focaliser sur un travail plus conceptuel.

« La photographie africaine doit gagner son indépendance »

Il y a quelques semaines, Sam Stourdzé, le patron du festival français les Rencontres d’Arles, avait créé la polémique en déclarant au Monde Afrique qu’aucun Africain n’avait été retenu pour l’édition 2019, car il n’avait pas réussi à « identifier sur le continent africain des relais prospectifs ».

« Les photographes existent, bon Dieu, c’est ce directeur qui manque de curiosité ou qui ne sait pas utiliser internet ! » s’insurge Michelle Loukidis, multipliant les exemples de grandes signatures africaines : Pieter Hugo, David Goldblatt, Gideon Mendel, Malick Sidibé… avant de citer en rafale les nombreux festivals qui font émerger les jeunes talents : les Rencontres de Bamako, l’Addis Foto Fest, le CAP Prize for Contemporary African Photography… « Mais, c’est sûr, il y a un manque de structures dans certains pays pour identifier, former et soutenir les photographes », pointe-t-elle.

Le premier objectif de cette résidence doit être de créer un réseau de professionnels entre différents pays africains

À voir les différents participants de la Catchupa Factory blaguer entre eux dans le patio du centre culturel de Mindelo, on comprend que l’enjeu dépasse de loin l’exposition sur ce bout d’île de l’océan Atlantique. « Le premier objectif de cette résidence doit être de créer un réseau de professionnels entre différents pays africains, estime Sergio Mah, un professeur de Lisbonne et commissaire d’exposition invité par la Fondation Calouste Gulbenkian. Les artistes formés peuvent devenir des formateurs, et les liens de solidarité nouveaux permettre à de grands projets de voir le jour. Beaucoup d’événements, y compris celui de Bamako, dépendent de puissances européennes. La photographie africaine doit gagner son indépendance. »


Philosophie égalitariste

Il est étonnant que la vie de Calouste Gulbenkian (1869-1955) n’ait pas encore été adaptée au cinéma… Ce milliardaire arménien fit fortune dans l’exploitation du pétrole et la finance. Hypocondriaque, préférant les chambres d’hôtel à ses villas pourtant luxueuses, il poursuit post mortem son projet de création d’un monde plus juste à travers sa fondation, dont les activités en 2018 pesaient pas moins de 62 millions d’euros. Sur cette somme, 28 millions sont consacrés à l’art et à la culture.

En proposant aux Africains de langue portugaise une résidence aussi prestigieuse que celles qui existent en Occident ou en Afrique du Sud, la Catchupa Factory répond parfaitement à la philosophie égalitariste de la fondation.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte