Politique

Francophonie : comment Louise Mushikiwabo compte imposer sa marque à l’OIF

Louise Mushikiwabo, élue en 2018 à la tête de l’OIF, ici à Paris, le 27 juin. © Vincent Fournier/JA

Élue en 2018 à la tête de l’OIF, Louise Mushikiwabo, l’ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères, s’est entourée d’une équipe resserrée pour donner un nouvel élan à l’organisation et lui imposer sa marque.

En ce 1er juillet, cela fait six mois qu’un vent de fraîcheur venu des mille collines rwandaises souffle sur le bâtiment plus que séculaire qui abrite le siège de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) à Paris. Dans le salon sobre jouxtant son bureau, la secrétaire générale Louise Mushikiwabo s’efforce de compter le nombre de voyages qu’elle a effectués depuis son arrivée en janvier : une bonne quinzaine et autant de chefs d’État rencontrés, plus trois ou quatre autres d’ici à la fin du mois – notamment en Côte d’Ivoire et au Mali.

Entre deux avions, celle qui définit son propre management comme « sévère, rigoureux et impatient, mais bienveillant et toujours à l’écoute » a pris le temps de faire le tour de chaque direction, d’éplucher les dossiers de la plupart de ses collaborateurs, de recaser dans des fonctions « plus concrètes et plus utiles » une partie du staff pléthorique dont était entourée sa prédécesseure, Michaëlle Jean, et d’imprimer sa « vision d’une OIF décomplexée, mondialisée, multi­polaire, efficace et redevable ».

Une équipe restreinte

Formée à l’école de Paul Kagame, dont elle a été onze ans ministre, cette ancienne lobbyiste passée par le FMI et la Banque africaine de développement n’est pas du genre à éprouver des états d’âme. « Dans les organisations internationales, il y a toujours un groupe qui veut avancer sur la voie que l’on s’est fixée et un autre qui est dans la routine, parfois dans l’hostilité, confie-t-elle. Certains ne s’identifient pas ou plus à l’organisation. Ils attendent leur virement en fin de mois. Ils doivent se ressaisir. »

Pour dépoussiérer l’organisation, Louise Mushikiwabo s’est adjoint une équipe restreinte mais impliquée et totalement compatible avec son style de management à la rwandaise. « J’ai demandé qu’on me propose plusieurs candidats pour chaque poste et j’ai choisi moi-même, dit-elle. Aucun des grands bailleurs de fonds de l’OIF, qui sont par ailleurs d’excellents partenaires, ne m’a imposé qui que ce soit. » Résultat : l’administratrice canadienne Catherine Cano, le directeur de cabinet français Nicolas Gröper et les quatre conseillers principaux (dont deux étaient déjà à ses côtés à Kigali) sont autant les fruits de sa propre intuition que de la géopolitique du « qui paye commande ».

Louise Mushikiwabo et Michaëlle Jean lors de la passation, jeudi 3 janvier 2019 à Paris. © Twitter/Organisation internationale de la Francophonie (OIF)

Gérer différemment l’OIF

D’ores et déjà, tous planchent sur le grand rendez-vous du cinquantième anniversaire de l’OIF, qui sera célébré à la fin de 2020 à Tunis – une forme d’hommage posthume à Habib Bourguiba, qui fut, avec le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Nigérien Hamani Diori et le Cambodgien Norodom Sihanouk, l’un des pères fondateurs de l’organisation.

L’OIF n’a pas été imposée par le colonisateur et elle n’est pas la queue de comète d’une Françafrique qui n’existe plus

« L’OIF n’a pas été imposée par le colonisateur et elle n’est pas la queue de comète d’une Françafrique qui n’existe plus, poursuit-elle. C’est une organisation multilatérale dont le centre n’est pas la France, ainsi que l’a dit le président Macron, même si le pays hôte est évidemment très important. »

Louise Mushikiwabo veut gérer différemment l’OIF, dynamiser son influence et sa visibilité, la recentrer sur ses missions essentielles, faire de l’innovation numérique l’une de ses priorités et donner au français « sa juste place ».

« Qui sommes-nous ? Quelle est notre carte d’identité ? » se demande celle qui dit parler français à Paris, anglais avec son mari américain et kinyarwanda lorsqu’il lui arrive de rêver. Voir dans son programme et ses attentes une critique en creux de la gestion de Michaëlle Jean – sur laquelle des audits sont en cours – n’est pas interdit. Les deux femmes se sont affrontées, parfois à fleurets démouchetés, avant et pendant le sommet d’Erevan en octobre 2018, en particulier sur le thème de la démocratie et du respect des droits de l’homme au Rwanda.

Louise Mushikiwabo, ministre des Affaires étrangères et porte-parole du gouvernement de Paul Kagame © Bruno Levy pour JA

Mon élection y a été accueillie avec fierté et le français retrouve peu à peu ses lettres de noblesse

« Cette page-là est tournée, et ce qui s’est dit à l’époque ne m’a que très peu touchée, assure-t-elle. Je suis très à l’aise avec mon pays et très à l’aise avec le président Kagame. J’ai travaillé avec lui, j’ai été à son école, je me réclame de lui et je ne m’en éloignerai jamais. »

Le Rwanda, ajoute-t-elle, est un membre fondateur de l’OIF et même si, après le génocide de 1994, tout ce qui touchait à la France – y compris sa langue – rencontrait à Kigali une grande méfiance dans les cercles du pouvoir, « le pays a mûri » : « À preuve, mon élection y a été accueillie avec fierté et le français retrouve peu à peu ses lettres de noblesse. »

Experte en realpolitik

Si elle n’est pas sous surveillance, Louise Mushikiwabo est sous observation, et elle le sait. À peine installée avenue Bosquet, il lui a fallu intervenir en janvier au cœur de la crise postélectorale congolaise, en contact étroit avec Moussa Faki Mahamat, le président de la Commission de l’Union africaine. Elle a approuvé la déclaration des chefs d’État critiquant les conditions de l’élection de Félix Tshisekedi puis, comme eux, a dû revenir à de meilleurs sentiments, non sans avoir vécu, reconnaît-elle, « un moment d’angoisse ».

Tout s’est bien passé [avec Félix Tshisekedi], nous nous sommes vus longuement, sans aucun malaise

Experte en realpolitik, elle a ensuite téléphoné à « Fatshi » pour le féliciter, puis fait le voyage de Kinshasa pour le rencontrer. « Tout s’est bien passé, nous nous sommes vus longuement, sans aucun malaise ; il sait ce qu’il veut et souhaite que les choses changent », dit-elle. Une attitude consensuelle, révélatrice de la ligne antinomique du droit d’ingérence qui est celle de la secrétaire générale de l’OIF en matière politique.

« Nous sommes dans l’accompagnement démocratique, pas dans l’injonction ni dans la punition. Mon rôle est de conseiller, éventuellement d’exprimer un désaccord, mais ce désaccord ne donnera pas lieu à un communiqué. La politique de l’OIF ne se fait pas dans les médias. Je resterai néanmoins guidée par la déclaration de Bamako [sur la démocratie et les droits de l’homme] en cas de violation. »

Louise Mushikiwabo prône néanmoins une approche très prudente du volet « sanctions » prévu dans les textes. Une démarche dans la lignée de celle de l’un de ses prédécesseurs, le Sénégalais Abdou Diouf – « un sage pour qui j’ai beaucoup d’affection », confie-t-elle, et dont elle apprécie les avis, pieusement recueillis lors de visites épisodiques en l’appartement parisien de l’ancien président.

Tout en contrôle

Ces chefs d’État, et plus particulièrement les trente Africains que compte l’OIF, Louise Mushikiwabo a l’avantage de les connaître déjà pour les avoir tous rencontrés lorsqu’elle était ministre des Affaires étrangères. Elle peut donc se permettre de leur téléphoner, de leur écrire, de parler à l’un pour qu’il parle à l’autre, en confiance, puisque rien ne filtre. Inutile de tenter d’obtenir d’elle une confidence au sortir d’une audience avec Paul Biya ou Ali Bongo Ondimba : ceux qui s’y sont essayés n’ont recueilli qu’une phrase convenue. Ainsi est la nouvelle secrétaire générale, tout en contrôle, au point parfois de paraître lisse, attentive à sa communication, impliquée dans le moindre détail.

Lorsque Paul Kagame est venu lui rendre visite au siège de l’OIF, en juin, Louise Mushikiwabo a savouré l’instant où, avant d’écrire quelques lignes en français sur le livre d’or de l’organisation, il lui a demandé de lui envoyer un professeur particulier pour, enfin, se familiariser avec la langue de Molière, de Senghor et de Césaire.

Est-il fier de son élection et de ses premiers pas ? « Oui, je le crois, répond Louise Mushikiwabo. Mais vous le connaissez : il attend des résultats concrets avant de le dire. » Réponse à la fin de 2022, à l’issue du (premier ?) mandat de son élève.

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