Économie

Rwanda : le pays bientôt classé dans la catégorie des revenus intermédiaires ?

Kigali, au Rwanda (photo d'illustration). © Vincent Fournier/Jeune Afrique

Grâce à des investissements publics massifs et à des choix stratégiques, Kigali se libère progressivement de la dépendance aux aides extérieures, tout en continuant d’afficher une forte croissance. De quoi se hisser dans le groupe des pays à revenu intermédiaire ?

L’Éthiopie croît plus vite, Maurice est plus développée, mais c’est le Rwanda qui attire en Afrique tous les compliments. Malgré les vents contraires venus des marchés et malgré son enclavement géographique, sa croissance, déjà forte, poursuit sa progression à un rythme soutenu de + 6,1 % en 2017, + 8,6 % en 2018 (bien plus que les 7,2 % prévus), et vraisemblablement d’encore + 7,8 % en 2019, selon le FMI.

Tous les paramètres s’améliorent : déficit budgétaire en baisse, balance commerciale en progrès (grâce à la dynamique des exportations), inflation contenue entre 3 % et 5 %, investissements étrangers et tourisme en hausse, dette stabilisée.

Développement humain

Et ces progrès macroéconomiques semblent porter leurs fruits sur le terrain du développement humain. Si l’on en croit les statistiques des autorités rwandaises et des organisations internationales, le taux de pauvreté est tombé de 77 % en 1994 à 39 % en 2018. Sur la même période, l’espérance de vie s’est améliorée de vingt-neuf ans (passant à 67 ans), et le taux de mortalité infantile a reculé des deux tiers.

90 % de la population dispose d’une couverture santé. Le taux de scolarisation atteint 98 %

Désormais, 90 % de la population dispose d’une couverture santé. Le taux de scolarisation atteint 98 %. Entre 2010 et 2017, le taux d’électrification a quadruplé, passant de 10 % à 40 %, et, grâce aux technologies hors réseau, comme les panneaux solaires, l’accès universel à l’énergie est annoncé pour 2025.

Changement de modèle

Il est évidemment excessif de parler de « Suisse » ou de « Singapour » de l’Afrique tant certaines zones rurales de ce petit pays (26 338 km², soit 1,5 fois moins que la Suisse) restent à l’écart d’une partie de ces bienfaits. Il n’empêche que les résultats sont là. La Coface, expert français de l’assurance-crédit, en a tenu compte en améliorant la notation de la dette rwandaise de A5 à A4. Cependant, tout a une fin.

« Le Rwanda est à la croisée des chemins, explique Ruben Nizard, économiste à la Coface. Ses progrès le mettent sur une trajectoire qui en fera bientôt un pays à revenu intermédiaire, ce qui signifie qu’il va être moins aidé par les organismes multilatéraux. Son développement s’est appuyé jusque-là sur l’investissement public, qui, lui aussi, a atteint ses limites. Il lui faut donc changer progressivement de modèle et miser sur le privé et sur la consommation domestique, d’autant que, faute de ressources naturelles, il dispose d’une base d’exportations trop étroite et que ses comptes extérieurs sont exposés à une baisse des cours mondiaux, du café par exemple. »

Paul Kagame doit donc appliquer à son propre pays ce qu’il déclarait à propos de l’Afrique, il y a un an, dans une interview à JA : « Le temps du baby-sitting est révolu. » Ce qui semblait une fière déclaration un brin provocatrice est, en fait, une façon de se plier à la réalité. Le président rwandais fait de nécessité vertu, avec une vision claire des politiques à mener pour affronter les obstacles.

Le Convention Center de Kigali jouxte l'hotel Radisson Blu sur la gauche. Photo : Vincent Fournier/Jeune Afrique Salle de Congres Batiment Nuit Capitale Ville Sommet © V. Fournier/Jeune Afrique

Déclarations de naissance ou demandes de permis de construire s’effectuent en ligne. Plus un seul papier n’encombre la table du Conseil des ministres

Le pays le plus connecté du continent ?

La baisse de l’aide internationale et le plafonnement des capacités financières de l’État ne l’empêcheront pas de mener à bien les deux derniers projets d’infrastructures lourdes prévus, l’aéroport de Bugesera et le raccordement ferroviaire avec la Tanzanie, pour lequel il reste à mobiliser 1,3 milliard de dollars. Ses moyens contraints ont obligé le gouvernement à agir, en 2018, sur les recettes à travers une amélioration de la collecte des impôts ainsi que sur les dépenses en limitant l’augmentation de la masse salariale des fonctionnaires.

Paul Kagame veut faire du Rwanda le pays le plus connecté du continent, et même celui où s’épanouira le futur Marc Zuckerberg, le génie fondateur de Facebook. Dans le sillage du Knowledge Laboratory (K-lab), incubateur créé en 2012, installé au sixième étage de l’Innovation Center et qui réunit des start-up et des acteurs du numérique, les universités et les centres de recherche invitent les plus grands cerveaux, tel Cédric Villani, mathématicien et député français (de La République en marche), qui enseigne à l’African Institute for Mathematicals Sciences (AIMS) de Kigali.

Déclarations de naissance ou demandes de permis de construire s’effectuent en ligne. Plus un seul papier n’encombre la table du Conseil des ministres. Le fonds Africa50 de la BAD ne s’y est pas trompé, qui a investi 400 millions de dollars (sur un coût global estimé à 2 milliards) dans la Cité de l’innovation de Kigali, qui accueillera 2 800 étudiants, le premier centre de recherche en informatique quantique du continent, des incubateurs dans le numérique et les biotechnologies, ainsi qu’une antenne de l’université américaine Carnegie-Mellon.

L’inventivité est vraiment tous azimuts puisqu’elle concerne aussi bien la mise au point de drones capables d’apporter en un temps record des poches de sang dans les hôpitaux que le lancement d’une crypto-monnaie, baptisée « afro », susceptible d’accélérer la naissance d’une union monétaire africaine.

Un certain protectionnisme

Il est temps, également, de diversifier une économie essentiellement rurale. Cap sur le tourisme haut de gamme (notamment grâce aux gorilles des montagnes du parc national des Volcans) et à l’accueil de congrès, qui génèrent désormais des recettes d’environ 500 millions de dollars par an. D’où le contrat de 40 millions de dollars passé entre l’Office du tourisme rwandais et le club de foot britannique Arsenal – dont le président Kagame est un supporter – afin que les maillots de ses joueurs portent la mention « Visit Rwanda » pendant trois ans.

Le développement d’une industrie manufacturière est non moins essentiel. La création d’une usine de montage de voitures Volkswagen d’une capacité de 1 000 véhicules par an et l’arrivée du brasseur Heineken s’inscrivent dans cette stratégie. Celle-ci implique un certain protectionnisme afin de protéger les jeunes pousses de la concurrence des mastodontes mondiaux.

La politique du « made in Rwanda » a poussé le gouvernement à surtaxer les importations de vêtements et de chaussures de seconde main. Washington a protesté et, devant le refus de Kigali de revenir sur cette mesure, il a privé le pays des avantages de l’African Growth and Opportunity Act (Agoa), qui dispense de droits de douane les produits africains importés aux États-Unis.

Fragilités

La réussite de cette diversification supposant l’émergence d’un secteur privé compétitif, le gouvernement fait tout pour lui simplifier la vie. « Grâce à des procédures administratives allégées dans la construction, un cadre législatif pour réduire les coupures de courant électrique et des mesures pour accélérer les partenariats public-privé (PPP), le Rwanda a poursuivi en 2018 les réformes destinées à améliorer son climat des affaires, constate Ruben Nizard. Cela lui vaut la 29e place sur les 190 pays étudiés par le classement “Doing Business” 2019 de la Banque mondiale et fait de lui l’un des plus attractifs du continent. »

Tout n’est pas rose pour autant. La « révolution verte » à marche forcée a accru la productivité et permis l’exportation de produits agricoles, mais elle a fragilisé les petits paysans. La pression démographique demeure forte, alors que la densité de population est l’une des plus élevées d’Afrique. Enfin, ni au sud (Burundi) ni à l’ouest (RD Congo) la situation sécuritaire n’est stabilisée. Le Rwanda n’est pas au bout de ses peines.

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