Société

[Tribune] Tunisiens… mais juifs

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h53

Par  Sophie Bessis

Sophie Bessis est une historienne tunisienne.

Pèlerins juifs dans la synagogue de la Ghriba, en Tunisie (image d'illustration).

Pèlerins juifs dans la synagogue de la Ghriba, en Tunisie (image d'illustration). © Aimen Zine/AP/SIPA

Même s’il convient de s’indigner contre tout fondamentalisme, il ne faut pas oublier que les juifs ne sont pas considérés comme des citoyens « à part entière » en Tunisie, et que beaucoup ont été poussés à l’exil par une discrimination systématique.

Dans le n° 3049 de JA, Frida Dahmani alerte à juste titre sur le scandale que constitue l’ouverture à Djerba d’une école rabbinique réservée aux filles de la communauté juive de l’île et dotée d’un programme différent de celui des écoles de garçons. Un défi aux règles de l’État qui ouvre la porte aux plus graves dérives car il légitime l’existence d’écoles coraniques qui, elles aussi, font fi du respect des institutions républicaines.

Car on sait que les fondamentalismes, toutes religions confondues, ont en commun la détestation de toute forme de mixité, sexuelle, religieuse, ethnique…, et la révérence à une loi divine considérée comme supérieure à toute législation humaine. Et l’Association tunisienne des femmes démocrates a eu raison de dénoncer cette tolérance coupable qui porte atteinte au principe d’égalité des sexes inscrit dans la Constitution.

« Des citoyens à part entière » ?

Mais, à la faveur de cette critique salutaire, Frida Dahmani émet des considérations sur la situation des Tunisiens juifs hélas fort éloignées de la réalité en affirmant qu’ils « sont des citoyens à part entière » « qui pour certains ont choisi de partir ».

Peut-être n’a-t-elle pas lu l’article 1er de la Constitution de 1959 repris par celle de 2014, qui fait de l’islam la religion du peuple tunisien et exclut de ce fait les non-musulmans de la communauté nationale, ni la disposition constitutionnelle faisant de l’appartenance à la religion musulmane une condition de l’éligibilité à la fonction de chef de l’État.

Elle ne sait probablement pas non plus que les juifs ont été dès l’indépendance exclus de l’armée et interdits d’exercer une série de métiers, puis chassés de la fonction publique dans les années 1960. Enfin, elle n’a peut-être pas entendu parler du 5 juin 1967, où, à Tunis, une manifestation dénonçant légitimement l’agression israélienne a tourné en tentative de pogrom anti-juifs.

"Tunisie, la mémoire juive", un documentaire de Fatma Cherif  sur les départs des juifs de Tunisie.

"Tunisie, la mémoire juive", un documentaire de Fatma Cherif sur les départs des juifs de Tunisie. © Capture d’écran/Sk Médias/Vimeo

Discrimination systématique

Non, les juifs n’ont jamais été considérés par l’État tunisien comme des citoyens à part entière. Oui, une minorité d’entre eux a volontairement émigré en Israël ou en France dans les années 1950. Mais la plupart de ceux qui sont partis plus tard ont été chassés par une discrimination systématique ne disant pas son nom et ont vécu ce départ comme un irrémédiable exil.

Si la critique du comportement de la communauté juive djerbienne est la bienvenue, elle ne saurait occulter des pans peu glorieux de l’histoire de notre pays, telle la politique d’élimination des minorités au nom d’une assignation de tous les Tunisiens à une identité exclusive arabo-islamique. Se raconter des histoires au lieu de lire toute l’Histoire n’aidera ni à comprendre le présent ni à construire l’avenir.

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