Cinéma

Maroc : « Amussu », le mouvement des habitants qui mènent la guerre de l’eau à Imider

Amassu est un film qui se veut document d’archives pour l’avenir. © DR

Amussu, du Marocain Nadir Bouhmouch, raconte la lutte des habitants d’Imider contre la plus grande mine d’argent d’Afrique.

Amussu, c’est d’abord la beauté et la rudesse des paysages de la province de Tinghir. Pendant 1 h 39, la caméra passe de l’oasis verdoyant au mont Alban, balayé par les vents, d’où l’œil embrasse des montagnes arides à perte de vue. Le contraste est flagrant entre la sécheresse environnante et la douceur des amandiers en fleur, et il résume bien ce qui se joue depuis des années à Imider : la lutte pour l’eau.

Depuis juillet 2011, des habitants occupent le mont Alban pour maintenir fermée une vanne d’eau qui alimentait la mine d’argent exploitée par la SMI (Société minière d’Imiter). « La mine d’argent la plus productive d’Afrique extrait chaque année 240 tonnes d’argent pur en utilisant l’eau des aquifères de nos villages. Alors que nos fermes commençaient à s’assécher, nous nous sommes révoltés », résume sobrement un carton en ouverture du film produit collectivement par les habitants d’Imider.

Vanne bloquée

Le réalisateur Nadir Bouhmouch n’est arrivé sur les lieux qu’en 2015, mais Amussu retrace les épisodes de cette lutte et cherche surtout à capter la vie qui s’organise sur le mont Alban, occupé désormais depuis huit ans. « J’y ai trouvé quelque chose de vraiment différent de ce que je connais des autres luttes au Maroc », raconte le réalisateur, qui ajoute avoir voulu « filmer une victoire ».

Depuis que les villageois bloquent la vanne, « l’eau est revenue en quelques mois et la production agricole a repris de manière très visible », raconte Moha, un membre du Mouvement sur la voie de 96, ainsi que l’on nomme la mobilisation née en 2011. C’est toutefois une victoire partielle et fragile que décrit ce film, dans lequel il apparaît que les villageois n’en sont pas à leur première contestation.

Poésie de résistance

« Amussu fait office de document d’archives pour les générations à venir, préservant une partie importante de la mémoire collective des luttes de notre tribu », affirme le mouvement dans une déclaration collective, citant le proverbe amazigh selon lequel « un événement sans poème est un événement qui n’a pas eu lieu ».

Dans Amussu – qui signifie mouvement en amazigh –, le chant est omniprésent. Entre slogan, poésie et conte, il raconte l’emprisonnement d’opposants, la solidarité que forgent la lutte et l’espoir. Dans ces terres amazighs, la poésie de résistance et la résistance par l’oralité s’entremêlent. Ce sont là des aspects qui ont fasciné Nadir Bouhmouch, revenu de cinq années d’études aux États-Unis, imprégné de pensée indigéniste.

Aujourd’hui, il aime à se définir comme un « amdiaz, un griot amazigh ». Son rôle ? « Être le poète, l’historien, l’archiviste de la tribu », explique-t-il avec passion. « Ce n’est finalement pas très différent de ce que peut être le cinéma », affirme-t-il, citant les cinéastes marocain et sénégalais Ahmed Bouanani et Ousmane Sembène.

L’agraw, une structure collective

À Imider, la lutte a ravivé la figure du amdiaz, mais aussi une organisation politique en déshérence : l’agraw, une assemblée où les décisions sont prises par consensus. Un comité local du film composé de sept habitants a ainsi participé à toutes les étapes de réalisation, et sa structure collective s’est déclinée en agraw pour l’écriture filmique et en agraw pour le montage !

Cette « horizontalité organisationnelle » a conquis Nadir Bouhmouch. « Je dois trouver la manière de faire des films qui correspondent à ce monde que je veux construire », soutient-il. Jusqu’à présent, le mouvement et le réalisateur ont refusé les propositions de coproduction. « La société de production à but lucratif est rejetée, la communauté devient producteur à travers la démocratie directe et la propriété culturelle collective remplace la propriété intellectuelle », soutient Nadir Bouhmouch, qui y voit une expérience unique en Afrique.

Sujets sociaux et politiques

Né en 1990, il a déjà traité de sujets sociaux et politiques majeurs survenus ces dernières années au Maroc, My Makhzen & Me abordant le mouvement du 20 février, et 475 découlant du suicide d’Amina Filali, mariée à l’homme qui l’avait violée. Des travaux de jeunesse sur lesquels Nadir Bouhmouch porte aujourd’hui un regard « très critique », mais qui soulignent les intérêts du documentariste.

Amussu a été projeté en avant-première à Imider, au mont Alban, en plein air. La première internationale du film a eu lieu à la fin du mois d’avril au festival Hot Docs, à Toronto, et a remporté le Grand Prix du 11e Festival international du film documentaire d’Agadir. Il devrait ensuite tourner dans différents pays d’Europe et du Maghreb, notamment dans des régions minières où ses producteurs espèrent qu’il y fera écho à des situations vécues par les spectateurs.

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