Politique

[Tribune] Exécutions filmées au Cameroun : l’armée face à ses démons

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Journaliste spécialisé sur l'Afrique subsaharienne, il s’occupe particulièrement d’Afrique centrale, de l’Union africaine et de la diversité en France. Il se passionne pour les Grands reportages et les coulisses de la politique.

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Des soldats camerounais déployés en Centrafrique, le 3 janvier 2013. © Ben Curtis/AP/SIPA

Alors que s'ouvrira bientôt le procès des sept militaires jugés pour avoir exécuté plusieurs personnes dans le nord du Cameroun, en juillet 2018, les suspects semblent n’éprouver aucun regret. C’est ainsi, nous explique-t-on, que certains militaires « traitaient » les villageois soupçonnés d’informer Boko Haram sur les mouvements de l’armée.

Dans les prochains jours ou les prochaines semaines, à une date connue du seul ministère camerounais de la Défense, s’ouvrira le procès des sept militaires jugés pour avoir exécuté, en juillet 2018, deux femmes et leurs très jeunes enfants dans un village de l’Extrême-Nord du Cameroun.

Devenue virale sur Internet, la vidéo du supplice nous a fait pleurer d’effroi. Le ministre de la Communication, Issa Tchiroma Bakary, a d’abord prétendu que la scène se déroulait au Mali. « Fake news », a-t-on insisté à Yaoundé, avant d’être confondu par les preuves avancées par les défenseurs de droits des l’homme et par la BBC, qui a retrouvé le lieu du crime. De guerre lasse, le gouvernement a fini par reconnaître que les tueurs de la vidéo étaient issus des rangs de l’armée. Il n’a plus eu d’autre choix que de les accuser d’ « assassinat » et de « violation de consigne ».

Depuis, rien n’a filtré de l’instruction de ce dossier. Les enquêteurs sont-ils retournés sur les lieux ? A-t-on procédé à une reconstitution ?

Quels autres faits et gestes des soldats ont échappé à l’objectif de celui qui, ce jour-là, filmait la scène ? Y a-t-il une volonté de faire la lumière sur cette affaire, qui a entaché le blason des forces camerounaises ? Impossible d’en savoir plus, l’affaire est trop embarrassante. Mais en attendant l’ouverture des débats, nous autres, journalistes, avons laissé traîner l’oreille, parce qu’il nous tarde de nommer l’innommable et de raconter l’indicible.

Un avocat leur a rendu visite en prison. Il en est ressorti choqué

« Pourquoi nous ? »

Les sept suspects en treillis vont bénéficier de la présomption d’innocence, avant et pendant leur procès. Un avocat leur a rendu visite en prison. Il en est ressorti choqué. Non seulement les accusés reconnaissent les faits qu’ils ont eux-mêmes enregistrés et partagés sur les réseaux sociaux, mais ils paraissent n’éprouver aucun regret. « Pourquoi nous ? », se lamentent-ils.

Notre source est du reste convaincue que l’exécution de juillet 2018 n’était que l’ultime épisode d’une longue série. C’est ainsi, nous explique-t-on, que certains militaires « traitaient » les villageois soupçonnés d’informer Boko Haram sur les mouvements de l’armée. À leurs yeux coupables de traîtrise à la patrie, les deux malheureuses ont été fusillées sans autre forme de procès. Leurs enfants, eux, sont sans doute coupables d’être nés sur cette steppe prise en étau entre les islamistes et une armée qui peine à contrôler ses éléments les plus violents.

Un défilé de militaires camerounais en janvier 2019 (photo d'illustration). © Compte Facebook officiel du président du Cameroun Paul Biya

Par temps de sale guerre, la justice privée est une barbarie qui se vit comme une défense de la civilisation

Barbarie

Dans ce déferlement de haine, la présomption d’innocence est un luxe que les belligérants refusent aux populations civiles. Par temps de sale guerre, la justice privée est une barbarie qui se vit comme une défense de la civilisation. Boko Haram est une monstruosité dont le cœur du projet assume le rejet des valeurs fondant les nations civilisées. Mais l’État du Cameroun a librement intégré les droits de l’homme dans son système juridique.

Dès lors, tomber dans le même amoralisme ignoble que l’ennemi est une victoire pour ce dernier. Ce piège tendu par les insurgés fanatisés et nihilistes, les autorités camerounaises auraient pu l’anticiper pour mieux l’éviter. Au lieu de quoi elles ont donné l’impression de protéger des soldats soupçonnés d’assassiner des personnes non armées. Si la discipline est la première force des armées, celles-ci devraient toujours sanctionner ceux qui s’en affranchissent.

Comment comprendre que personne ou presque n’ait été sanctionné ?

La responsabilité politique en question

L’absence de sentiment de culpabilité chez les accusés explique la ligne de défense qu’ils ont choisie : « Nous avons agi sur ordre », ont-ils l’intention de plaider au tribunal, avec pour conséquence la mise en cause de la chaîne de commandement. Ils visent leur supérieur direct. Absent sur les lieux au moment des faits, l’officier qui commandait la troupe est, lui aussi, incarcéré. Il se défend d’avoir donné l’ordre d’exécuter qui que ce soit.

Au-delà de ce procès, la responsabilité politique devrait être questionnée. L’armée étant régulièrement accusée d’exactions, notamment en zone anglophone, comment imaginer que la hiérarchie militaire et les responsables politiques n’en aient jamais été informés ? Et surtout, comment comprendre que personne ou presque n’ait été sanctionné ?

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