Politique

Rached Ghannouchi : « Les Tunisiens doivent reprendre confiance en eux »

Rached Ghannouchi, le patron des islamistes d’Ennahdha, à son domicile à Tunis (image d'illustration).

Rached Ghannouchi, le patron des islamistes d’Ennahdha, à son domicile à Tunis (image d'illustration). © Ons Abid pour JA

Attentats du 27 juin, incertitudes politiques, crise économique, élections, bilan de la révolution, Rached Ghannouchi, le patron des islamistes d’Ennahdha, livre son analyse. Et réaffirme la mutation idéologique de sa formation.

La Tunisie est-elle entrée dans une nouvelle période de troubles et de divisions, alors que le président Béji Caïd Essebsi a subi un grave malaise, et que le double attentat de Tunis menace la saison touristique ? Au milieu du tumulte, Rached Ghannouchi nous reçoit chez lui, serein et confiant. En huit ans de pratique du pouvoir, et face à la suspicion d’une partie des Tunisiens, le discours du président d’Ennahdha s’est fait plus consensuel : il ne fait plus mention de l’islam politique, met désormais la famille au cœur de son propos et se montre attaché à la démocratie et à la souveraineté nationale.

À 77 ans, ce vieux briscard de la politique arrivera-t-il à ­propulser une nouvelle fois son parti en tête des législatives ? Gouverner, prévient-il, ne pourra se faire sans coalition.

Avec le président Béji Caïd Essebsi, nous avons sauvegardé l’unité du pays

Jeune Afrique : Quel impact l’état de santé du président de la République peut-il avoir sur les élections ?

Rached Ghannouchi : Souhaitons d’abord un prompt rétablissement à cet homme, avec qui j’ai des relations chaleureuses et avec lequel nous avons bâti le consensus qui a sauvegardé l’unité du pays. Que tout le monde se rassure, la Constitution ­protège la Tunisie. Elle est claire et a ­envisagé tous les cas de figure pour qu’il n’y ait pas vacance du pouvoir. Rien n’arrêtera le ­processus démocratique et la tenue des élections dans les temps impartis.

Le 27 juin, deux attentats ont frappé Tunis. Pourquoi l’état n’a-t-il pas réussi à vaincre le terrorisme ?

Le terrorisme a été poussé dans ses retranchements. Il est défait, ces attaques ne sont que des soubresauts. Pour preuve, il ne se manifeste que par des actions isolées et ne réussit plus à atteindre des centres névralgiques. Le but est de perturber le parcours de la Tunisie et les élections à venir, mais cela sera sans effet. La démocratie, ce sont les élections, et donc le respect des échéances électorales.

Vous participez depuis 2012 à l’exécutif. Quel bilan tirez-vous de ces années ?

Les attentes portées par la révolution étaient très élevées. Le développement économique escompté n’a pas été réalisé, et ne le sera pas de sitôt. La Tunisie a besoin de réformes. Celles qui ont été mises en place produiront leurs effets lors de la prochaine mandature. Cela étant, comparons avec les autres révolutions. La France a mis près d’un siècle à concrétiser les idéaux de 1789. Et, dans le monde arabe, la révolution tunisienne est la seule à s’être maintenue sur la bonne voie depuis 2011.

L’État providence n’est plus, mais il faut œuvrer à un État équitable

Nous sommes encore dans une étape de transition. L’État providence n’est plus, mais il faut œuvrer à un État équitable. Nous devons promouvoir la valeur travail et l’initiative privée, ce qui implique un changement de culture politique. Je constate que les encouragements à l’initiative privée, notamment concernant l’entrepreneuriat des jeunes, les start-up et les projets innovants, se multiplient. Ennahdha va présenter d’ici peu un programme de relance à l’horizon 2035 visant à renouer avec la croissance.

Certains estiment que, trop dépendante des financements accordés par les institutions internationales, la Tunisie a perdu sa souveraineté, notamment économique.

La Tunisie est attachée à son indépendance. Nous veillons à éviter les amalgames et faisons la distinction entre ingérence et échanges. Rien ne se fera au détriment de la souveraineté de la Tunisie.

Le parti de Rached Ghannouchi s’oppose à la loi sur la réconciliation nationale. © Ons Abid pour JA

Comprenez-vous la sévérité du jugement des Tunisiens ?

Oui, c’est légitime. L’augmentation du coût de la vie, avec des salaires toujours aussi faibles, crée des déséquilibres. Nous ne renouerons avec l’investissement et la croissance que si nous réussissons à nous remettre au travail, à faire tous un effort. La lutte contre la corruption et la contrebande est également impérative. Notre économie doit chercher à valoriser nos services et nos produits locaux, comme l’huile, les dattes, les phosphates. Les Tunisiens doivent reprendre confiance en eux.

Les hommages rendus par Ennahdha à la mémoire de Mohamed Morsi sont-ils une confirmation des liens du parti avec les Frères musulmans ?

C’est un raccourci qui prête à une interprétation erronée. L’Assemblée avait aussi rendu hommage à Chokri Belaïd, d’obédience marxiste, et à Mohamed Brahmi, nationaliste arabe. Pourquoi Morsi devrait-il faire exception ? Parce qu’il était islamiste ? Je rappelle que Habib Bourguiba avait, dans les années 1960, imploré la clémence pour Sayyed Qotb, qui sera finalement exécuté. Face à la mort, il n’y a plus d’esprit partisan, il ne reste que le pardon et le recueillement. Ennahdha a accepté la diversité des Tunisiens, mais certains sont restés bloqués dans le passé et n’admettent pas la pluralité de ce pays.

Que pensez-vous du classement des Frères parmi les organisations terroristes, comme le réclame Donald Trump ?

Que je sache, ce n’est pas fait ! Les Nations unies ne les ont pas classés parmi les organisations terroristes. Mais c’est effectivement le vœu de ceux qui pratiquent l’exclusion et qui ne peuvent vivre qu’en attisant les conflits et les tensions. Ces derniers espèrent qu’en écartant les Frères musulmans en Égypte tous les islamistes du monde seront marginalisés aussi.

Les élections municipales tunisiennes ont eu lieu le 6 mai 2018. © Ilyess Osmane/AP/SIPA

Nous avons nos propres chiffres, qui démontrent, eux, qu’Ennahdha bénéficie de la confiance d’une bonne partie des Tunisiens

En Tunisie, les sondages indiquent un recul d’Ennahdha

Les pratiques des instituts de sondage ne sont pas encore au point. Nous avons nos propres chiffres, qui démontrent, eux, qu’Ennahdha bénéficie de la confiance d’une bonne partie des Tunisiens. Comparée aux autres partis, presque tous nés après la révolution, notre formation a un ancrage historique, elle fait partie de l’ADN et du patrimoine d’une partie des Tunisiens.

Ennahdha peut donc progresser ou reculer, mais son socle est bien présent, avec plus de 100 000 adhérents. À chaque étape, comme dans un train, certains descendent, d’autres montent, mais l’important est que les voitures soient toujours pleines et que le train avance.

Vous êtes-vous fixé un objectif en nombre de sièges pour les législatives d’octobre ?

Ce sera à la grâce de Dieu. Plus sérieusement, le premier parti du pays ne peut être qu’en pole position…

Craignez-vous une forte abstention ?

L’inscription de plus de 1,5 million de nouveaux électeurs montre que la volonté de voter existe. Espérons que l’abstention n’ait pas de réel impact.

L'Assemblée des représentants du peuple (ARP) en Tunisie, lors de l'inauguration du nouveau Parlement le 2 décembre 2014. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Les prêches, le caritatif, l’associatif et les médias ne doivent pas être instrumentalisés à des fins politiques

Pourquoi Ennahdha a-t-elle changé d’avis sur le code électoral, dont elle avait d’abord refusé les amendements pour avoir elle-même subi l’exclusion ?

Il ne s’agit pas d’exclure mais de défendre la démocratie et d’établir une équité. Il faut empêcher, comme cela a été fait dans les mosquées, le mélange des genres entre politique et religion. Il doit en être de même avec l’action caritative et les médias.

Les prêches, le caritatif, l’associatif et les médias ne doivent pas être instrumentalisés à des fins politiques. Certains se sont appuyés sur des associations pour entrer en campagne électorale voilà un an, alors que les partis entament la leur, conformément au calendrier établi par l’Instance supérieure indépendante pour les élections [Isie].

Et pourtant, des voix au sein d’Ennahdha se sont élevées contre cette position…

Les avis ont souvent divergé au sein d’Ennahdha. Cela a été mon cas avec Abdelfattah Mourou, et à plusieurs reprises. Le fait de diverger puis de parvenir à s’accorder sur une position qui convienne à tous démontre qu’Ennahdha est bien un parti politique et non une secte. Rien n’est imposé : les discussions et les consultations collectives forgent la position finale du conseil de la Choura et du bureau exécutif.

Les avis peuvent être pluriels, mais la responsabilité politique fait que nous parlons in fine d’une seule voix. Cela a été le cas pour le vote des amendements. Avant de prôner la politique du consensus et d’être convaincus de son bien-fondé, nous l’avons mise en pratique en interne. Cette cohérence fait d’Ennahdha la valeur sûre du paysage politique.

Pour autant, n’avez-vous pas été fragilisé en interne compte tenu des polémiques de cette dernière année ?

Absolument pas. Les divergences sont naturelles, nécessaires et salutaires. Quand Descartes a été pris de doute, il a cherché un ancrage solide pour reconstruire sa vision du monde, et il l’a trouvée dans le fameux « Cogito ergo sum » (« Je pense donc je suis »). Ennahdha est à l’échelle politique le cogito de la Tunisie.

La politique du consensus a-t-elle encore une pertinence ?

C’est un fondement qui a permis au pays de surmonter les tensions et de poser les premiers jalons de l’avenir. Le consensus est aussi une expression de la démocratie que nous souhaitons valoriser. Notre credo : la démocratie, toute la démocratie, rien que la démocratie.

Regrettez-vous que le projet de loi sur les égalités n’ait pas été adopté sous cette législature ?

Seul le volet concernant l’égalité successorale a été présenté à l’Assemblée, pas l’ensemble du texte. Ma conviction est que les Tunisiens auraient dû être consultés en amont. Mettre cette réforme sur la table à quelques mois des élections n’est dans l’intérêt d’aucun parti. Il faut du temps pour débattre sereinement, surtout quand les avis divergent à ce point. D’autant que le projet n’avait pas de caractère urgent et nécessite de mûrir…

Il sera certainement examiné sous la prochaine législature. Dans les faits, aujourd’hui, les légataires peuvent disposer comme ils l’entendent de leur héritage. Le problème n’est pas comment répartir la richesse mais comment la créer.

Quel est votre projet de société ?

Préserver l’équité sociale et l’égalité des chances, tout en gardant en tête que la famille, dans l’histoire de l’humanité, reste la pierre angulaire de l’édifice social. Sans la famille, la Tunisie serait aujourd’hui confrontée à la famine. La cellule familiale fait vivre les 600 000 chômeurs. Cette structure protège l’individu et doit être préservée. La société, ce n’est pas une somme d’individus isolés, mais un ensemble de cellules familiales où s’exprime la solidarité entre différentes générations.

Que pensez-vous des écoles confessionnelles qui refusent la mixité, comme l’école juive de Djerba, ou de certaines écoles coraniques éclaboussées par des scandales ?

La communauté juive a des traditions qui doivent être respectées, au nom de la diversité. Effectivement, l’idée d’une école ouverte aux filles et aux garçons est juste, mais il n’y a pas lieu de créer des polémiques, puisque nous ne sommes pas tous coulés dans le même moule. Nous cultivons un vivre-ensemble, et la Constitution défend les communautés et les croyances religieuses.

Cela revient à reconnaître l’existence de spécificités, mais, dans tous les cas, elles doivent aussi se conformer à la loi. Pour le cas de l’école de Djerba, les enfants fréquentent aussi l’école publique, où ils sont dispensés d’enseignement religieux.

Ennahdha peut envisager d’avoir son propre candidat à la présidentielle, même si elle privilégie le soutien à une figure externe

Quel était l’objet de votre visite, très commentée, à Paris, en mai ?

Les gens s’étonnent qu’un pays laïc ait des relations avec des islamistes… Ils oublient que la France a des liens historiques avec la Tunisie. Elle est notre premier partenaire. Le but de cette seconde visite était de pérenniser les relations bilatérales.

La démarche est tout à fait naturelle : ces échanges au niveau institutionnel, politique et académique s’inscrivent dans le cadre d’une diplomatie populaire. Il est tout à fait normal qu’Ennahdha, en tant que premier parti en Tunisie, se fasse connaître et contribue aux relations avec les pays partenaires. J’ai conduit de la même façon des délégations en Chine sur invitation du Parti communiste chinois, en Inde, en Allemagne, en Italie, en Grande-Bretagne, en Malaisie et aux États-Unis sans que l’on trouve à y redire.

Le chef du gouvernement tunisien, Youssef Chahed, le 10 novembre 2016 © Francois Mori/AP/SIPA

Le « premier parti » du pays aura-t-il un candidat à la présidentielle ?

Oui, mais nous n’avons pas encore décidé s’il sera ou non issu de nos rangs. Ennahdha peut envisager d’avoir son propre candidat, même si elle privilégie le soutien à une figure externe, et qui aurait l’aval de plusieurs partis et serait garante de la Constitution. Ma propre candidature ? Il est bien trop tôt pour vous répondre, les priorités sont tout autres.

Dans la séquence à venir, Tahya Tounes est-il un partenaire ou un adversaire ?

Nous sommes membres d’une coalition gouvernementale. Le résultat des élections décidera de la poursuite ou non de cette alliance. Dans tous les cas, au vu de la loi électorale, qui ne permet à aucun parti d’avoir la majorité absolue, le gouvernement reposera à nouveau sur une coalition.

Comment analysez-vous la déroute des partis historiques ?

Ils n’ont pas réussi à s’adapter aux évolutions. Le Parti communiste chinois a su muter, jusqu’à devenir pratiquement libéral. En Tunisie, le Front populaire n’a pas fait son bond en avant. Il n’a pas mis à jour son logiciel idéologique et conserve des positions rigides, notamment sur le secteur public.

Rached Ghannouchi avec Abdelaziz Bouteflika. © FAROUK BATICHE/AFP

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