Politique

Maroc : Noureddine Ziani s’explique sur les soupçons de détournement des fonds destinés à des mosquées espagnoles

A l'heure de la prière dans une mosquée de Lleida, en Espagne (illustration). © Manu Fernandez/AP/SIPA

Le quotidien El Mundo met en cause trois Marocains, parmi lesquels de hauts responsables, dans une affaire de détournement et de blanchiment de sommes faramineuses destinées à financer des mosquées catalanes. À Rabat, on crie à la manipulation.

Agents de renseignement, sociétés écrans, caisses noires, argent détourné et blanchi, financement occulte de mosquées… C’est une affaire rocambolesque qu’a révélée le quotidien espagnol El Mundo. L’enquête porte sur les activités en Catalogne d’une association musulmane sponsorisée par le royaume.

Personnage principal : Noureddine Ziani, un Maroco-Espagnol, ancien enseignant reconverti en businessman après son installation en Espagne au début des années 1990. En mai 2013, l’expulsion du territoire espagnol du directeur de l’Espace catalo-marocain – lié à la fondation Nous Catalans, une émanation du parti indépendantiste Convergence démocratique catalane (CDC) – avait fait couler beaucoup d’encre, tant au Maroc qu’en Espagne.

Dans certains milieux catalans, elle était perçue comme une vengeance orchestrée par Madrid pour éloigner un influent personnage de la communauté musulmane. Car Ziani était également à la tête de l’Union des centres culturels islamiques de Catalogne (Uccic), une association qui coordonne 70 mosquées dans une région où vivent près de 300 000 fidèles marocains.

Le Maroco-Espagnol Noureddine Ziani. © YouTube/Europa Press

J’ai été littéralement kidnappé, torturé, puis jeté dans un avion pour Melilla, raconte-t-il à JA

Six années durant, Noureddine Ziani se fait discret. Aujourd’hui, l’ancien enseignant explique que cette expulsion et l’interdiction de séjour de dix ans qui s’est ensuivie sont illégales. « J’ai été littéralement kidnappé, torturé, puis jeté dans un avion pour Melilla, raconte-t-il à JA. La justice espagnole a demandé au ministère de l’Intérieur de présenter les preuves de ses allégations à mon égard. Secret d’État, ont répondu ces mêmes services espagnols, qui voulaient que je travaille pour eux… »

Le Centro nacional de inteligencia (CNI) qualifiait Ziani, à l’époque, de « collaborateur de haut niveau d’un service d’intelligence étranger », allusion à la Direction générale des études et de la documentation marocaine (DGED). Le CNI le considérait aussi comme « un danger pour la sécurité nationale » en raison de ses contacts « avec les principaux leaders salafistes ».

Fausses factures ?

Six ans plus tard, Ziani est rattrapé par son passé espagnol. Mais c’est une autre affaire qui fait la une du quotidien El Mundo : celle de présumés détournements de la caisse de l’Uccic. La justice éplucherait les comptes de cette association, financée, écrit le journal espagnol, par le ministère marocain des Affaires islamiques à hauteur de 2 millions d’euros par an. Les sommes auraient été détournées via des prestations fictives. Des centaines de milliers d’euros en cash auraient ainsi transité par les nombreux comptes bancaires personnels de Noureddine Ziani et de son épouse, ou via les comptes de l’agence de voyages de cette dernière.

Selon le quotidien, Atiqa Bouhouria, épouse Ziani, n’aurait pas pu apporter les justifications nécessaires à des dépenses substantielles. El Mundo évoque aussi des prestations ayant eu lieu à des dates inexistantes dans le calendrier – 31 février – ou une série de factures émises pour les mêmes dates.

« Que de fausses allégations ! rétorque Ziani. Ils n’ont aucune preuve, sinon ils les auraient présentées devant la justice. Le délai que leur a accordé cette dernière court jusqu’à septembre. » Le même assure que l’Uccic n’a reçu qu’une seule subvention du ministère des Affaires islamiques : 300 000 euros pour une opération commune.

Contacté par JA, le département d’Ahmed Taoufiq reste évasif. « Il n’y a pas un seul centime dépensé par le ministère qui échappe aux procédures en vigueur, assure une source autorisée. Il ne faut pas nous mêler à cette affaire, qui dépasse le simple domaine religieux ou le soutien accordé aux Marocains musulmans installés à l’étranger. »

De hauts responsables impliqués

Les révélations d’El Mundo suggèrent pourtant un circuit mafieux de détournement, blanchiment et rapatriement de fonds en provenance de ce ministère, via deux entreprises. L’une d’elles, Aya Travels, est détenue à 10 % par l’épouse de Ziani. Lequel explique : « C’est une agence de voyages qui n’a jamais réellement fonctionné puisque j’ai été expulsé. L’imam qui détient 70 % des parts n’a pas réussi à obtenir les autorisations pour organiser des séjours de hajj et de omra, vocation initiale de l’entreprise. »

Ziani confirme qu’Aya Travels compte comme coactionnaires les épouses de Mohamed Belahrech, présenté comme une huile de la DGED, et Abdellah Boussouf, SG du CCME

Ziani confirme en outre qu’Aya Travels compte comme coactionnaires les épouses de hauts responsables marocains : Mohamed Belahrech, présenté comme une huile de la DGED, et Abdellah Boussouf, secrétaire général du Conseil de la communauté marocaine de l’étranger (CCME). Ziani admet enfin que ces derniers sont ses uniques associés – à parts égales – dans Élysée Travels, une autre agence de voyages, installée, elle, à Rabat.

« Rien d’illégal »

El Mundo laisse entendre que ces entreprises étaient en réalité des sociétés écrans servant à justifier la répartition des fonds détournés. Un montage matrimonial original, avec des participations croisées ? Rien d’illégal pour Ziani.

« Avec Si Boussouf et Si Belahrech, nous nous connaissons depuis les années de l’université Mohammed-Ier d’Oujda, balaie le Maroco-Espagnol. Nous sommes devenus associés, et nos épouses aussi. Toutes les allégations de cet article d’El Mundo seront démenties par des preuves qui seront jointes à la plainte pour diffamation qui sera déposée contre ce journal dans la semaine. » Le secrétaire général du CCME compte lui aussi engager des poursuites contre le quotidien, tout comme le Conseil qu’il représente.

Contacté par JA, Abdellah Boussouf est resté injoignable. Le haut commis crie au complot et à l’instrumentalisation par la droite espagnole dans des déclarations accordées à des médias triés sur le volet. Dans un communiqué, Boussouf considère aussi que « ces accusations portent atteinte à la réputation d’une institution constitutionnelle et à l’honneur de son secrétaire général, de sa famille ainsi qu’à l’ensemble des membres du Conseil ». Le communiqué évoque la société dont Boussouf est actionnaire pour le dédouaner de tout conflit d’intérêts, indiquant que le CCME « n’a jamais traité avec cette agence ni échangé aucun intérêt avec elle ».

De son côté, Mohamed Belahrech, agent de renseignement discipliné, se mure dans le silence et l’anonymat, refusant de s’exprimer sur une affaire qui éclabousse aussi son épouse. Barricadé derrière les hautes murailles du siège de la DGED, sur la route de Zaër, là où bien des secrets du royaume sont gardés.


Jeu d’espion

De nombreux officiels marocains voient la main du renseignement espagnol derrière le déclenchement de cette affaire. « La direction actuelle du CNI espagnol est sur le départ, nous confie une source proche des milieux sécuritaires. À travers la réouverture de ce dossier, elle cherche à justifier l’expulsion illégale de Ziani. Et peut-être même à savonner la planche à la future direction, en envenimant les relations avec le Maroc. »

La collaboration entre les voisins était, ces dernières années, parfaitement harmonieuse en matière de renseignement. En témoigne le nombre d’affaires de grand banditisme, de trafic de drogue et de terrorisme résolues de concert. Sur ces dossiers, ce n’est généralement pas la DGED qui est évoquée ; son alter ego, la DGST marocaine, lui volant la vedette.

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