Politique

Ouganda : Bobi Wine empêchera-t-il Yoweri Museveni de briguer un sixième mandat ?

Bobi Wine, chanteur et opposant ougandais, fait campagne contre un sixième mandat de Yoweri Museveni. Ici à Paris le 11 juin 2019. © Damien Grenon pour JA

De passage en Europe, le chanteur et député d’opposition Bobi Wine, icône de la jeunesse, fait campagne contre un sixième mandat de Yoweri Museveni. Et se dit pris pour cible par les autorités de son pays.

Deux années auront suffi à Bobi Wine pour devenir la bête noire du président Yoweri Museveni. Élu député en juillet 2017, alors qu’il pouvait déjà se prévaloir d’une jolie carrière musicale dans le reggae commencée une quinzaine d’années plus tôt, il a depuis été plusieurs fois arrêté et molesté.

Ses chansons, empreintes de slogans politiques, sont censurées en Ouganda, mais cette icône d’une jeunesse désenchantée, féroce détracteur d’un chef de l’État au pouvoir depuis trente-trois ans, n’a rien perdu de sa verve.

Opposant numéro un

C’est dans un hôtel du 10e arrondissement de Paris que nous le retrouvons. Fraîchement débarqué d’Amsterdam, où il défendait ses morceaux devant un public déjà conquis, il est escorté de deux « conseillers » aux allures de bodyguards. Chemise ciel surmontée d’une veste bleu marine ajustée, il soigne son image d’opposant numéro un, mais, jean brut et baskets aux pieds, ne parvient pas à gommer l’artiste qu’il a d’abord été.

À 37 ans, Robert Kyagulanyi, de son vrai nom, né dans le bidonville de Kamwokya, à Kampala, porte bien la double casquette. Sa femme s’empresse de lui tendre son emblématique béret rouge. « Tous les révolutionnaires portent un chapeau de ce genre », glisse-t-il.

C’est la première fois depuis longtemps que j’ai l’occasion de m’éloigner de la pression que j’ai subie, souffle-t-il

Vacances en famille, tournée musicale « plus ou moins privée » et séjour politique, Bobi Wine s’offre un voyage « trois en un ». Il restera trois jours à Paris avant de s’envoler pour la Suède, puis l’Allemagne. « C’est la première fois depuis longtemps que j’ai l’occasion de m’éloigner de la pression que j’ai subie », souffle-t-il.

L’année a été agitée : en août dernier, alors qu’il est à Arua, dans le nord-ouest du pays, pour soutenir la campagne du candidat indépendant Kassiano Wadri lors d’une élection législative partielle, il est arrêté pour « trahison » pour avoir entravé le passage du convoi de Yoweri Museveni, venu épauler le concurrent du parti au pouvoir. Ce jour-là, sa voiture essuie des tirs de la police, et son chauffeur est abattu.

Grâce au soutien massif que je reçois, le gouvernement a conscience qu’il ne peut pas m’exécuter. Mais il ne se gêne pas pour me brutaliser

Soutiens nombreux

Depuis, la popularité du jeune député a grimpé en flèche. Un récent sondage de l’agence ougandaise Research World International le crédite même de 22 % des intentions de vote, contre 13 % attribués à l’opposant historique Kizza Besigye, pour qui le chanteur affirme néanmoins avoir « beaucoup d’estime ». Conséquence de ce regain de notoriété : Bobi Wine n’a cessé d’être interpellé par les autorités.

De la société civile ougandaise aux artistes de la diaspora, à l’instar de la Béninoise Angélique Kidjo, en passant par les ONG de défense des droits de l’homme, ils sont nombreux à s’être mobilisés pour obtenir sa libération via le hashtag #FreeBobiWine. « Les gens m’ont massivement manifesté leur soutien. S’ils n’avaient pas donné de la voix, je serais un homme mort aujourd’hui. La balle qui a tué mon chauffeur m’était adressée, lance-t-il. Le gouvernement a maintenant conscience qu’il ne peut pas m’exécuter. Mais il ne se gêne pas pour me brutaliser. »

Bobi Wine accueilli par des partisans à son domicile à Kampala, le 20 septembre 2018. © Ronald Kabuubi/AP/SIPA

Contre la taxe sur les réseaux sociaux

Très populaire parmi la nouvelle génération, Bobi Wine milite pour qu’elle s’implique dans le jeu politique. « Plus de 85 % de la population en Ouganda est âgée de moins de 35 ans, explique-t-il. Il faut les convaincre de se faire enregistrer sur les listes électorales d’ici à 2021. Le changement repose sur les épaules des jeunes ! »

Conscient des menaces qui pèsent sur la liberté d’expression, il s’est élevé contre la taxe sur les réseaux sociaux imposée par le président Museveni en juillet 2018 (200 shillings, soit 4 centimes d’euro, par jour). Aujourd’hui, on compte 5 millions d’internautes en moins en Ouganda. « WhatsApp, Twitter ou Facebook sont pourtant le seul moyen qu’a le peuple pour s’exprimer », ajoute-t-il.

À l’époque, « le président du ghetto » avait exprimé son indignation en organisant une manifestation pacifique contre cette loi – « dans le respect du Public Order Management Act instauré par le président », tient-il à préciser (le texte vise à réglementer les réunions publiques, lesquelles sont interdites aux groupes de plus de quatre personnes sans autorisation préalable de l’inspecteur général de la police). Cela n’a pas empêché les autorités de le faire arrêter à nouveau, en avril 2019, pour un supposé délit commis lors de ce rassemblement.

« Les Ougandais sont contre toutes ces injustices, insiste Bobi Wine. En 2017, ils étaient 85 % à être contre la suppression de la limite d’âge pour être candidat à la présidentielle, mais Yoweri Musevini a quand même fait changer la Constitution. Idem pour la taxe sur les réseaux sociaux : le peuple était contre, mais elle leur a été imposée de force. » L’opposant souhaite-t-il que les Ougandais se lèvent et se battent pour leurs droits, comme l’ont fait avant eux les Algériens et les Soudanais ? « La société civile n’a plus le pouvoir. L’idée est de le lui rendre », élude-t-il.

Le chanteur et député ougandais Robert Kyagulanyi, plus connu sous le nom de Bobi Wine. © Tom Sampson/AP/SIPA

Future candidature ?

Officiellement, Bobi Wine est encore libre de quitter le territoire, mais il affirme avoir été bloqué à plusieurs reprises. « Je suis combatif et je suis toujours parvenu à partir. Mais, récemment, un porte-parole du gouvernement a déclaré que l’on m’empêcherait bientôt de voyager. Le but du régime est clairement de me faire taire », accuse-t-il, déterminé à profiter de ce séjour en Europe pour attirer l’attention de la communauté internationale.

« Comme à Amsterdam, je suis venu à Paris pour rencontrer la communauté ougandaise, mais aussi les dirigeants européens. Si l’UE et les amis de notre pays mettent un pied chez nous lors des élections, les militaires n’auront pas d’autre choix que de respecter nos droits, assure-t-il. Pas comme en 2016, quand ils ont pris le contrôle des urnes. »

Je veux mettre un terme à l’impunité, redonner du poids aux institutions

Pour lui, la priorité est d’empêcher Yoweri Musevini, 74 ans, de briguer un sixième mandat en 2021. « Je veux mettre un terme à l’impunité, redonner du poids aux institutions, lesquelles doivent être représentées par des figures de tous âges et de tous genres, et non pas contrôlées par un seul homme », martèle-t-il.

Lui-même n’exclut pas de se présenter, mais il ne peut pas pour l’instant s’appuyer sur un parti structuré. Il lui reste vingt-quatre mois pour élaborer un programme clair et définir des mesures concrètes qui lui permettront de fédérer un large électorat. Il lui faudra aussi s’assurer du soutien de la communauté internationale. Et, en Ouganda, de celui du vieux leader de l’opposition, pas encore prêt à faire liste commune.

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