Transports

Cameroun : des transporteurs routiers sous pression

L’engorgement du port de Douala est l’un des freins au développement du trafic. © Max MBAKOP TCHIKAPA pour JA

Menaces sécuritaires, infrastructures insuffisantes et contrôles intempestifs entravent la circulation à travers le Cameroun, notamment en direction du Tchad et de la Centrafrique.

El Hadj Oumarou Dandjouma est un homme fort occupé. Incontournable dans le transport terrestre des marchandises, le coordonnateur général du Bureau de gestion du fret terrestre (BGFT) et ses camarades du Syndicat national des transporteurs routiers (SNTR) enchaînent les concertations avec les autorités pour déminer un terrain semé d’embûches. Car les tracasseries se multiplient.

Sur le corridor entre Douala et N’Djamena, long de 2 977 km, l’on a recensé 103 postes de contrôle jusqu’à la frontière tchadienne, incluant la police, la gendarmerie, les douanes, les services de protection de la faune… « Un seul camionneur est obligé de payer entre 150 000 et 200 000 F CFA [entre 229 et 305 euros] de faux frais pour atteindre sa destination », peste El Hadj Oumarou.

Trafic en baisse

La menace terroriste de Boko Haram dans la région de l’Extrême-Nord, limitrophe du Tchad, contraint en outre à modifier l’itinéraire. Il n’est plus question de passer par Maroua et Kousséri pour rallier directement N’Djamena. Les camions quittent désormais le Cameroun par le nord-est, font un détour par Moundou, dans le sud du Tchad, puis remontent vers la capitale. Quant à ceux qui se dirigent vers Bangui, ils doivent braver les menées des groupes rebelles centrafricains.

 Les transports du pétrole et du bois arrivent encore à surnager, mais le vrac, le conteneurisé et le frigorifique boivent la tasse

Des difficultés qui se ressentent sévèrement dans les volumes de fret en transit vers ces deux pays, lequel représente 10 % de l’activité des transporteurs camerounais. En vertu des conventions régionales, ces derniers prennent en charge 35 % du trafic transfrontalier de marchandises, et leurs homologues des deux pays de l’hinterland, 65 %.

Un trafic en baisse à cause des problèmes sécuritaires, mais aussi de la crise économique qui frappe les membres de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac). « Les transports du pétrole et du bois arrivent encore à surnager. En revanche, le vrac, le conteneurisé et le frigorifique boivent la tasse », déplore Hilaire Zipang, le conseiller spécial du SNTR.

Transfert vers le rail

Pour ne rien arranger, les entreprises chargées des projets structurants (barrages, routes et autoroutes, ports, infrastructures de la Coupe d’Afrique des nations), principalement chinoises, ont constitué leurs propres flottes d’engins de chantier. « En dépit de notre plaidoyer, les autorités ne les obligent pas à recourir à nos services. Nous sommes ainsi privés de revenus qui auraient pu nous aider à tenir », regrette El Hadj Oumarou.

Car on est loin de l’embellie du début de la décennie, stimulée notamment par une conjoncture pétrolière favorable au Tchad. Un contexte positif qui avait poussé certains opérateurs locaux à emprunter pour renouveler leur parc de camions. « Transporter un conteneur de Douala à N’Djamena nous rapportait entre 3,5 et 4,1 millions de F CFA. Aujourd’hui, le même conteneur est facturé entre 2,4 et 2,7 millions de F CFA », poursuit Hilaire Zipang.

Cameroon Railways (Camrail, une filiale du groupe Bolloré), qui relie Douala à Ngaoundéré, avait dû à l’époque baisser ses tarifs de 30 % à 40 % afin de rester compétitive. Mais la donne a changé. Les marchandises en transit constituent aujourd’hui 60 % du trafic de la compagnie ferroviaire, qui effectue des ruptures de charge (opérations de transbordement du train vers des camions) à Belabo (est) pour la Centrafrique, et à Ngaoundéré pour le nord du Cameroun et le Tchad.

« Sur cette dernière destination, la principale pour Camrail, l’avantage concurrentiel devrait revenir à la route, car le rail doit payer une rupture de charge supplémentaire à Ngaoundéré », explique Pascal Miny, directeur général de Camrail. Mais Hilaire Zipan estime que, dans les faits, le rail a accaparé le trafic. Selon lui, Bolloré, présent à chaque étape logistique, du port jusqu’à l’hinterland, profite d’une position abusivement dominante.

Le Tchad et la Centrafrique diversifient leurs circuits

De son côté, El Hadj Oumarou préfère épargner Camrail et cibler les sociétés qui se livrent à du « transport pour compte propre » alors qu’elles ne disposent d’aucune licence pour ce faire. « Certains brasseurs, quincailliers, négociants de carburant ou cimentiers se servent de leur flotte pour exercer une concurrence déloyale envers les transporteurs agréés », regrette-t-il.

L’exemple le plus décrié est la filiale locale du groupe Dangote, qui avait acquis plus de 200 camions afin d’écouler une partie de sa production de ciment. Le BGFT estime à 40 % la part de l’informel non agréé dans ce secteur.

Mais la menace la plus sérieuse pour les transporteurs camerounais vient du Tchad et de la Centrafrique. Échaudés par les engorgements que Douala a connus ces dernières années, N’Djamena et Bangui ont commencé à diversifier leurs circuits de ravitaillement pour ne plus dépendre du port camerounais. Le Tchad a ouvert un corridor oriental vers Port-Soudan, et explore aussi, au sud-ouest, la piste béninoise.

La Centrafrique s’est de son côté entendue avec Brazzaville et mise sur Pointe-Noire. Au Cameroun, le développement du port en eau profonde de Kribi – également géré par Bolloré pour les conteneurs – constitue désormais la principale chance des transporteurs de conserver une part importante du trafic routier régional.


Trafic à l’arrêt dans les régions anglophones

L’incendie qui, le 31 mai, a endommagé la Société nationale de raffinage (Sonara) de Limbé a achevé de ruiner les espoirs des transporteurs routiers en zone anglophone (régions Sud-Ouest et Nord-Ouest). Le ravitaillement en carburant auprès de la Sonara constituait l’unique activité rentable qu’ils assuraient encore dans cette région en proie à un conflit séparatiste.

« Jadis, nous y convoyions essentiellement des matériaux de construction [ciment, sable, bois d’échafaudage, etc.] et en ressortions avec des produits agricoles, dont une partie provenait du Nigeria, pour alimenter Douala. Il est aujourd’hui impossible de s’y aventurer », regrette Hilaire Zipang, du Syndicat national des transporteurs routiers.

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