Politique

Algérie : Salim Labatcha, le nouveau patron de l’UGTA, face à la désunion générale des travailleurs

Rassemblement d'une centaine de travailleurs contre les lois du travail devant le siège de l'UGTA, en décembre 2011 à Alger. © CHINE NOUVELLE/SIPA

Perçu comme l’homme lige du pouvoir, Salim Labatcha, le nouveau patron de l’UGTA aura fort à faire pour asseoir sa légitimité.

Il a résisté aux vents de la révolution qui ont balayé Bouteflika et son issaba (« bande »). Et, contrairement aux membres de ce clan, dont il était une figure de proue, lui a organisé sa propre succession.

Abdelmadjid Sidi Saïd, 70 ans, a démissionné le 21 juin du secrétariat général de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), après vingt-deux ans passés à la tête du premier syndicat du pays, réputé très proche du pouvoir. C’est dire si avant de tirer sa révérence, au premier jour du 13e congrès de la centrale, Sidi Saïd a bien manœuvré en coulisses pour faire élire son successeur dans un fauteuil : 99,99 % des voix pour le nouveau patron de l’UGTA, Salim Labatcha, 49 ans. Un score brejnévien qui n’est pas de nature à apaiser la contestation interne.

Boycott du congrès

L’union de la wilaya d’Alger, l’une des fédérations les plus importantes du pays, a boycotté le congrès et ne reconnaît pas Salim Labatcha. Plusieurs syndicalistes dénoncent une cooptation orchestrée par le fraîchement retraité Sidi Saïd, n’excluant pas de recourir à la justice pour invalider l’élection de celui qui fut pendant huit ans secrétaire général de la Fédération nationale des travailleurs de l’agroalimentaire (FNTA).

Signe cocasse de cette fronde : l’entrée du siège de l’UGTA à Tlemcen (Ouest) a été murée par des contestataires. Peu connu du grand public, Labatcha, ancien député du Parti des travailleurs (PT), s’était illustré en 2016 par une tentative de putsch avortée contre Louisa Hanoune, porte-parole du même parti, qui croupit en prison depuis le 9 mai dernier pour « complot » contre l’autorité de l’État et de l’armée.

Proche d’Amar Saadani, ancien secrétaire général du FLN, Labatcha est confronté à des défis presque insurmontables. D’abord asseoir sa légitimité, lui qui a été exclu du PT pour sécessionnisme. Le nouveau syndicaliste en chef doit aussi ramener la sérénité dans la centrale et éteindre les feux de la contestation à défaut de l’étouffer.

Une gageure… Son score frôlant les 100 % montre à quel point les anciennes pratiques de l’unanimisme et du traficotage des urnes ont la vie dure. Labatcha doit aussi redorer l’image d’un syndicat à l’aura historique, créé en 1956, deux ans après le début de la révolution algérienne. Là encore, c’est mission presque impossible. Car, sous le règne d’Abdelmadjid Sidi Saïd, l’UGTA a perdu crédit, légitimité et puissance en devenant une caisse de résonance du pouvoir.

Abdelmadjid Sidi Saïd, ancien patron de l'UGTA, le 16 septembre 2018. © Capture écran/YouTube/Algérie Bladna

Caricature de syndicat

« Un auxiliaire du gouvernement », pour l’ancien syndicaliste Abdelmadjid Azzi. Indéboulonnable, insubmersible, malgré un cancer de la gorge et des problèmes cardiaques, Sidi Saïd, éternelle casquette vissée sur la tête, a fait de la centrale, au fil des ans, une caricature de syndicat. à une époque désormais un peu lointaine, le Kabyle des montagnes du Djurdjura pouvait faire trembler les autorités en brandissant une menace de grève ou en contestant des mesures qu’il estimait antinationales.

Lorsqu’il succède à Abdelhak Benhamouda, assassiné d’une rafale de kalachnikov en décembre 1996 par un groupe terroriste, l’UGTA est encore un syndicat puissant, craint et crédible. Dans un premier temps, Sidi Saïd marche sur les traces de son prédécesseur, même s’il lui manque alors le charisme, le sens politique, l’habileté et le carnet d’adresses de Benhamouda.

En 2002, l’homme s’oppose à la loi sur les hydrocarbures, que l’ancien président Abdelaziz Bouteflika voulait promulguer par l’intermédiaire de son ministre de l’Énergie, Chakib Khelil. La réforme est jugée contraire aux intérêts stratégiques de l’Algérie et franchement favorable aux lobbys pétroliers américains.

L’opposition est telle que l’ex-raïs attend sa réélection en 2004 pour promulguer le texte, avant de l’abroger un an plus tard, sur conseil, dit-on, du Vénézuélien Hugo Chávez. Paradoxalement, la reconduction de Bouteflika pour un second mandat signe le début du ralliement de Sidi Saïd au clan présidentiel. Progressivement, l’UGTA devient partenaire, allié puis carrément suppôt du pouvoir.

Les Algériens se rassemblent lors d'une manifestation à Alger, en Algérie, le vendredi 15 mars 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Nous sommes fiers d’appartenir au pouvoir. Nous ne le vivons pas comme un complexe d’infériorité, mais comme un complexe de supériorité, claironne Sidi Saïd en 2015

Débordé par les syndicats autonomes – davantage représentatifs et actifs sur le terrain de la revendication sociale –, contesté par ses pairs, Abdelmadjid Sidi Saïd perd peu à peu ses troupes et son âme de syndicaliste. Le voilà zélateur patenté de Bouteflika. « Nous sommes fiers d’appartenir au pouvoir, claironne-t-il en 2015. Nous ne le vivons pas comme un complexe d’infériorité, mais comme un complexe de supériorité. »

Ami des décideurs, copain des patrons – dont ceux qui sont aujourd’hui en prison pour des faits de corruption présumée –, il soutient la présidence à vie de l’ancien patient de Zeralda au point de le comparer à Nelson Mandela. Ou à un prophète envoyé par Dieu pour faire le bonheur des Algériens.

Partisan acharné du cinquième mandat, il lâche le chef de l’État déchu en voyant la révolution du 22 février balayer tous ceux avec lesquels il priait pour que Bouteflika demeure sur le fauteuil ad vitam aeternam. Péché d’orgueil : plutôt que de laisser s’installer la culture de la transparence et de la compétition loyale, Sidi Saïd adoube un poulain à qui il laisse les clés d’un syndicat miné de l’intérieur et discrédité à l’extérieur. Un cadeau empoisonné. Désormais, l’UGTA est condamnée à faire sa révolution ou à disparaître.


Le boulet Rafik Khalifa

À la retraite mais pas à l’abri de la justice. Le désormais ex-secrétaire général de l’UGTA pourrait être inquiété par les juges pour son rôle dans l’affaire Khalifa, du nom du groupe – aujourd’hui liquidé – créé par Rafik Khalifa.

En 2007, lors du premier procès de l’affaire Khalifa Bank, Sidi Saïd comparaissait comme témoin. à la barre, il reconnaît avoir illégalement déposé à la banque Khalifa près de 10 milliards de dinars (environ 74 millions d’euros) qui représentent les fonds de la Caisse nationale des assurances sociales (CNAS). Ces fonds, qui n’ont jamais été recouvrés, ont servi aux manigances financières de l’ex-golden boy.

Ni Sidi Saïd, ni les autres personnalités qui ont bénéficié de l’impunité de ces dernières années ne vont échapper à la Cour suprême, confie un avocat

Protégé par sa proximité avec le pouvoir, Sidi Saïd est sorti libre de l’audience en dépit de ses aveux sur sa responsabilité dans les faits concernés. Lors du second procès, en 2015, Sidi Saïd n’a même pas daigné répondre à la convocation de la justice. Elle l’avait une fois de plus sollicité comme témoin. Le syndicaliste avait fait valoir qu’il était à Genève pour une réunion internationale avec ses pairs.

Dans la foulée de la chute d’Abdelaziz Bouteflika, la justice a annoncé la réouverture de l’affaire Khalifa, ainsi que celles de Sonatrach et de l’autoroute est-ouest. Cette fois, Sidi Saïd risque de passer du statut de témoin à celui de prévenu. Et peut-être même par la case prison… « Son dossier et celui de certains anciens ministres sont pendants au niveau de la Cour suprême, confie un avocat qui a travaillé sur l’affaire. Ni lui ni les autres personnalités qui ont bénéficié de l’impunité de ces dernières années ne vont y échapper. D’autant que les juges qui avaient rangé les dossiers dans des armoires ont depuis été écartés au profit de nouvelles têtes. »

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