Politique

Égypte : Abdel Fattah al-Sissi, le début des soucis ?

En avril, Abdel Fattah al-Sissi a fait réviser la Constitution pour pouvoir briguer un troisième mandat.

En avril, Abdel Fattah al-Sissi a fait réviser la Constitution pour pouvoir briguer un troisième mandat. © GEAI LAURENCE/SIPA

Les circonstances de la mort de l’ancien président Mohamed Morsi ont jeté une lumière crue sur la répression de l’opposition égyptienne depuis 2013. S’il y a peu de risque que le président Abdel Fattah al-Sissi se trouve confronté à un soulèvement populaire, ce décès survient dans le pire des contextes régionaux pour le pouvoir.

« Les bonnes nouvelles aussi volent en escadrille. » C’est ce que devait se dire le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, depuis le début de l’année 2019. D’abord, son pays s’était vu attribuer, le 9 janvier, l’organisation de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), qui s’est ouverte le 21 juin. À la tête de l’Égypte depuis six ans, le chef de l’État avait ensuite – et comme prévu – pris la tête de l’Union africaine (UA), à la mi-février. L’avancée concomitante dans la région libyenne du Fezzan de son favori, le maréchal Khalifa Haftar, s’annonçait quant à elle sous les meilleurs auspices.

Pour ne rien gâcher, le président soudanais Omar el-Béchir, avec qui les relations ont souvent été tendues, faisait dans le même temps face à une contestation populaire inédite. Sans oublier bien sûr la réforme constitutionnelle approuvée en avril, qui permettra à Abdel Fattah al-Sissi de briguer un troisième mandat et de rester probablement au pouvoir jusqu’en 2030.

Mais voilà que la mort, le 17 juin, de Mohamed Morsi, l’ancien président issu des Frères musulmans, a soudainement fait retomber ce vent favorable.

Crise cardiaque

Quasiment oublié du monde dans sa cellule, l’ex-chef de l’État égyptien, renversé en 2013 par celui qu’il avait nommé ministre de la Défense un an plus tôt, est vraisemblablement décédé des suites d’une crise cardiaque. Détenu depuis six ans, il a perdu connaissance en plein tribunal alors qu’il comparaissait pour une affaire d’espionnage au profit du Hamas palestinien.

Âgé de 67 ans, diabétique, déjà condamné à vingt ans de prison pour la répression de manifestations en 2012, l’éphémère président n’avait que peu de chances de survivre à ses conditions de détention – isolement total, refus des soins médicaux et des visites familiales –, dénoncées en mars 2018 par une commission parlementaire britannique. Et aujourd’hui, le sort de Mohamed Morsi laisse une irrésistible impression de justice partiale. D’autant que l’ancien président Hosni Moubarak, condamné à perpétuité en 2012, a été lui tout bonnement relaxé en 2017.

Le portrait de l'ex-président Morsi brandi dans les rues du Caire, en 2015.

Le portrait de l'ex-président Morsi brandi dans les rues du Caire, en 2015. © AP Photo/Hesham Elkhoshny

Le décès dans ces conditions du seul président égyptien démocratiquement élu ne fera-t-il pas de lui un martyr ? C’est la crainte du pouvoir

Le pire des contextes régionaux pour le pouvoir

Le décès dans ces conditions du seul président égyptien démocratiquement élu ne fera-t-il pas de lui un martyr ? C’est la crainte du pouvoir. D’autant que même les milieux libéraux, qui avaient vu d’un bon œil la reprise en main de l’armée en 2013, dénoncent le traitement inéquitable infligé à Mohamed Morsi.

Ce dernier a d’ailleurs été rapidement et discrètement enterré, à huis clos, de nuit, en la seule présence de quelques membres de sa famille. Les forces de l’ordre du gouvernorat de Charkiya, d’où était originaire Morsi, ont été mises en état d’alerte après l’annonce de sa mort.

À Alger comme Khartoum, le modèle militaire fait désormais office de repoussoir

Il y a peu de risque que le président se trouve confronté à un soulèvement populaire, tant la croissance égyptienne paraît dynamique. Mais ce décès survient dans le pire des contextes régionaux pour le pouvoir. En Algérie comme au Soudan, une vague de mobilisation populaire a finalement conduit au départ d’Abdelaziz Bouteflika et d’Omar el-Béchir, et, dans ces deux pays, se joue aujourd’hui une transition pilotée par l’armée, à l’image de l’Égypte post-Moubarak. Le problème, c’est qu’à Alger comme à Khartoum les militaires n’ont plus le beau rôle.

Le modèle égyptien d’une institution militaire garante de l’État a perdu de son attrait et fait dorénavant office de repoussoir pour une partie des Algériens et des Soudanais. Au début de juin, le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a d’ailleurs suspendu le Soudan, alors que le Conseil militaire de transition, soutenu par Le Caire, venait de réprimer dans le sang des manifestations réclamant l’instauration d’un État civil, faisant plus d’une centaine de morts. Difficile de ne pas y voir de la part de l’institution panafricaine une forme de désaveu du président égyptien.

Sans compter que la mort de Morsi attire également l’attention internationale sur la répression massive des opposants Frères musulmans, assimilés sans distinction aux jihadistes et dont plusieurs dizaines de milliers de sympathisants croupiraient dans les geôles égyptiennes. L’ONU a d’ailleurs réclamé une enquête « minutieuse et indépendante » sur le décès de l’ex-président. Si l’image d’un Sissi populaire et rempart à la menace islamiste a un temps convaincu ses partenaires occidentaux, cette petite chanson risque d’être moins audible aujourd’hui.

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