Société

[Chronique] Quel avenir pour les enfants de jihadistes ?

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Mis à jour le 28 juin 2019 à 12:15
Fawzia Zouari

Par Fawzia Zouari

Image issue d’une vidéo de propagande de l’organisation État islamique montrant une colonne jihadiste à Raqqa, en Syrie, à une date indéfinie (illustration).

C’est la grande question du moment : que faut-il faire des enfants dont les parents jihadistes sont morts ou sont emprisonnés en Irak et en Syrie ? Faut-il les autoriser à rentrer au pays de naissance de leurs parents ou les laisser sur place ?

La France n’est pas le seul État confronté à un tel casse-tête. La Tunisie s’est trouvée face à ce dilemme dès 2013. Abasourdie, elle avait alors entendu Habib Ellouze, député du parti islamiste Ennahdha, recommander à ses compatriotes d’adopter tout simplement les enfants des mères célibataires conçus dans les zones de conflits. Après moult tergiversations, la France s’est résolue à rapatrier quelques mineurs isolés ou orphelins lors de deux opérations effectuées en mars et en juin.

Des « bombes à retardement » ?

Un sondage paru à la fin de février indiquait que 67 % des Français préféraient laisser les autorités syriennes et irakiennes s’occuper de ces enfants. Ils estimaient que, vulnérables, ces derniers risquaient de garder des souvenirs de la guerre et d’en vouloir à la France pour le sort fait à leurs parents. L’ancien procureur de la République de Paris, François Molins, jeta de l’huile sur le feu en les comparant à des « bombes à retardement », ce qui sous-entendait qu’ils pourraient former le contingent de futurs jihadistes.

il est de l’intérêt de la société française de leur donner l’occasion de se reconstruire

Côté opposé, on a vu s’intensifier la mobilisation des familles pour obtenir le retour des enfants. Des grands-­parents sont montés au créneau, réclamant leurs descendants, arguant de l’amour qu’ils leur portent, et de l’existence de structures d’accueil destinées à en faire de bons petits Français, notamment en les aidant à surmonter leurs traumatismes. « Il ne faut pas délirer, ont-ils martelé. En face, il y a des enfants et non des enfants soldats ; ils ne sont pas responsables de l’idéologie de leurs parents, et il est de l’intérêt de la société française de leur donner l’occasion de se reconstruire. Il s’agit d’une “mission d’intérêt général”, ni plus ni moins. »

Opérations commandos

Au milieu, les sceptiques, lesquels soutiennent que ces mômes n’ont jamais vu leurs grands-parents et pourraient avoir entendu le pire à leur sujet. Comment, dans ces conditions, pourront-ils s’approprier leur histoire familiale perturbée, comprendre et clarifier leur filiation, réagir aux conditions de décès de leur papa ou de leur maman ?

Je ne veux être ni juge ni partie. Je constate seulement deux faits.

D’abord, les mesures exagérées dont la France s’entoure pour des rapatriements qui ressemblent à des opérations commandos : atterrissages incognito, armada de médecins, urgentistes, infirmiers, psychiatres et policiers. Puis les séances de fouille pratiquée sur les gamins pour s’assurer qu’ils ne portent pas des puces électroniques ; déshabillés donc, les chérubins, auscultés, lavés, pourvus d’autres vêtements, peluches, poupées et tétines de France.

Les religieux leur ont déjà assuré un avenir en leur accordant l’immunité ici-bas et même le rang de « martyr »

Avant de passer par les structures administratives, les rendez-vous chez le psy, la surveillance en vue de détecter les signaux d’alerte ou les conduites à risque. À tel point qu’on se demande si pareil déploiement de bonne volonté ne nuira pas gravement à la santé mentale de ces gamins qui, après tout, s’ils n’ont pas choisi de partir, n’ont pas choisi de revenir non plus.

Assurer un statut

Deuxième constat : les islamistes ont résolu le problème en attribuant un statut aux descendants directs des jihadistes. Ainsi, tandis que la France s’inquiète de leur insertion présente dans la société, les religieux leur ont déjà assuré un avenir en leur accordant l’immunité ici-bas et même le rang de « martyr » obtenu par leurs parents. À l’instar de ces derniers, les petits revenants sont considérés comme des « soldats sacrifiés à la cause d’Allah », « le paradis leur étant d’ores et déjà acquis ». C’est plus simple, non ? Et périlleux à la fois.