Politique

[Édito] Après Gandhi, Rabin et Mandela au XXe siècle, Trump et les « durs » du XXIe

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Un portrait de Nelson Mandela à Cape Town, en 2014. © Schalk van Zuydam/AP/SIPA

Mohandas Gandhi, Yitzhak Rabin, Nelson Mandela : trois grandes figures politiques qui ont marqué de leur empreinte le XXe siècle. Des femmes ou des hommes de cette envergure manquent cruellement à ce XXIe siècle arrivé à l’orée de sa vingtième année et qui n’a, pour le moment, à se mettre sous la dent qu’un Donald Trump qui s’agite sur la scène internationale.

Gandhi, Rabin, Mandela ont marqué l’histoire récente du monde. Ils ne sont ni de la même religion, ni de la même couleur, ni du même continent. Les deux premiers ont été assassinés par un de leurs concitoyens, représentatif d’une partie de l’opinion de leur pays. Le troisième a passé près de la moitié de sa vie en détention, sur décision de la minorité qui avait accaparé le pouvoir. Chacun d’eux a cependant réussi à se faire l’apôtre d’une idée qui le dépasse et à entrer dans l’Histoire. Tous trois ont été des êtres d’exception.

• Mohandas Gandhi

Son titre honorifique est le Mahatma, c’est-à-dire la grande âme. Une dignité largement méritée. Le 2 octobre prochain, on célébrera le 150e anniversaire de la naissance de cet homme exceptionnel. Avocat de son état et formé à Londres, il a inventé l’arme de la non-violence, dont il s’est servi sans jamais la dénaturer pour libérer son pays – un demi-continent – de la domination séculaire des Britanniques.

Sa non-violence et sa contribution à la démocratie indienne, moderne, pluraliste et multiconfessionnelle sont connues et reconnues dans le monde entier

Le Mahatma Gandhi s’est en outre battu pacifiquement pour que la majorité hindoue et la minorité musulmane cohabitent en bonne intelligence dans le même pays ; il a été assassiné en 1948, quelques mois après l’indépendance de l’Inde, par Nathuram Godse, un Hindou viscéralement hostile à sa politique d’entente avec les musulmans.

Sa non-violence et sa contribution à la démocratie indienne, moderne, pluraliste et multiconfessionnelle sont connues et reconnues dans le monde entier ; Martin Luther King, aux États-Unis, et Nelson Mandela, en Afrique du Sud, l’ont pris en exemple.

• Yitzhak Rabin

Rabin est un général israélien qui a exercé les fonctions de chef d’état-major de l’armée. Entré en politique au sein du Parti travailliste, il a été ambassadeur à Washington, puis Premier ministre. Le Premier ministre de l’État hébreu a été assassiné le 4 novembre 1995, en pleine rue, par un Israélien ultranationaliste, Yigal Amir.

Son meurtrier est encore en prison, mais les idées qui ont motivé son geste sont au pouvoir depuis une dizaine d’années avec Netanyahou : la droite israélienne reproche à Yitzhak Rabin d’avoir signé les accords d’Oslo en septembre 1993 avec l’Autorité palestinienne.

Au nom d’Israël, il s’engageait dans ces accords à faire la paix avec les Palestiniens et à leur permettre d’édifier un État quasi indépendant à côté de l’État hébreu. Une politique novatrice et audacieuse assassinée avec lui deux ans après avoir été envisagée. Patriote israélien, Rabin avait estimé que les accords d’Oslo allaient dans l’intérêt de son jeune pays et qu’ils constituaient un préalable à la conclusion de la paix avec le monde arabe.

• Nelson Mandela

L’an dernier, le 18 juillet 2018, on a célébré le 100e anniversaire de sa naissance. Et l’on sait qu’après avoir passé près de trente ans en prison il en est sorti intact et suffisamment fort pour négocier, avec ses geôliers, la fin de l’apartheid. Il a été élu à la présidence de l’Afrique du Sud, mais n’a exercé la fonction que pendant cinq ans. Il s’en est retiré volontairement au profit de l’un de ses cadets, désigné par leur parti, l’ANC.

Dans Le Courage de pardonner, son petit-fils rapporte ce que Mandela lui a dit : « J’ai étudié l’afrikaans quand j’étais à l’école. Quand j’étais à la prison de Robben Island, je l’écrivais et le parlais mieux que mes gardiens de prison blancs. Ils ont commencé à me demander de les aider, pour traduire et transcrire des lettres et des documents.

« Si tu apprends la langue de ton ennemi, tu as beaucoup de pouvoir sur lui. Pour vaincre ton ennemi, tu dois travailler avec lui. Il devient ton partenaire. Parfois même ton ami. […] Pour moi, la non-violence n’était pas un principe moral mais une stratégie. […] J’ai observé ce qui se passait en Ouganda, au Zimbabwe et au Nigeria. Ces pays ont conquis leur indépendance et ont aussitôt mis les Blancs dehors ; une fois leurs ennemis partis, les peuples se sont retournés les uns contre les autres. »

« Le pardon n’implique pas l’oubli ; c’est une composante majeure de la réconciliation, seule voie d’avenir pour toute société. […] Nous, Sud-Africains noirs, nous devons surprendre les Sud-Africains blancs par notre modération et notre générosité. »

Le temps des durs

Le XXe siècle s’est achevé il y a près de vingt ans. Et avec lui, l’ère des Gandhi, Rabin et Mandela. En Inde, avec Narendra Modi, s’est installée au pouvoir une frange radicale d’Hindous qui pense que Gandhi l’a trahie et qu’il convient de réduire les musulmans au rang de citoyens de seconde zone. En Israël, on observe la même évolution depuis dix ans. Et en Afrique du Sud, elle commence à s’esquisser et pourrait, avec le temps, finir par prévaloir.

Dans les trois pays, mais ailleurs aussi, sont désormais au pouvoir des durs, des partisans de la force et de la coercition. Ils ne voient en l’Autre qu’un ennemi irréductible qui ne comprend que le langage de la force. Gandhi, Rabin et Mandela ont donc été des exceptions, et leur œuvre aura été un moment de l’Histoire.

Les hommes sont malheureusement enclins à écouter les va-t-en-guerre, qui emportent aisément l’adhésion de la majorité

Les hommes sont malheureusement enclins à écouter les va-t-en-guerre, qui emportent aisément l’adhésion de la majorité. La psychologie humaine est ainsi faite qu’elle penche vers la dureté. Nous surestimons notre force, magnifions nos atouts ; nous écoutons les optimistes autosatisfaits, et même ceux qui prennent leurs désirs pour la réalité. Tout cela conduit à l’affrontement et au désastre.

Cela s’appelle l’illusion de la maîtrise ou la démesure : on pense avoir plus de contrôle sur les événements et de marge de manœuvre pour l’emporter que l’on n’en a réellement. C’est le cas de Donald Trump depuis deux ans. S’il parvient à se faire réélire, lui et ses émules latino-américains et européens auront l’impression que le monde est à eux.

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