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Cet article est issu du dossier «Djibouti : la métamorphose d'un carrefour géostratégique»

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Société

Djibouti : la percée des femmes en politique

Dès 2003 à Djibouti, un premier quota de 10 % leur est réservé dans l’ensemble des administrations ainsi que sur les bancs de l’Assemblée nationale.

Dès 2003 à Djibouti, un premier quota de 10 % leur est réservé dans l’ensemble des administrations ainsi que sur les bancs de l’Assemblée nationale. © Abou Halloyta

Depuis vingt ans, les Djiboutiennes gagnent du terrain dans les sphères politique et sociale. Mais il leur reste beaucoup de chemin à parcourir dans le secteur économique.

Depuis très exactement vingt ans, Djibouti semble décidé à faire sauter le plafond de verre qui empêche les femmes d’exercer toutes les responsabilités dans le pays. Plutôt que de le briser net, les responsables politiques de la petite république s’escriment à le faire disparaître progressivement, pour ne pas heurter une société restée par tradition très patriarcale. À la tête de cette croisade d’un nouveau genre : Ismaïl Omar Guelleh (IOG).

Depuis son arrivée au pouvoir, en 1999, le chef de l’État n’a en effet cessé d’améliorer la condition de ses concitoyennes. C’est lui qui nomme la première Djiboutienne ministre, déléguée certes, et spécifiquement affectée à la promotion de la femme et de la famille. La détentrice du portefeuille, Hawa Ahmed Youssouf, juriste de formation, saisit l’occasion pour s’engager fortement contre certaines pratiques traditionnelles, des mutilations génitales aux mariages forcés. « Elle a joué un rôle fondamental dans la transformation des mentalités djiboutiennes, tout en s’appuyant toujours sur le Coran », estime l’une de ses héritières déclarées, Fatouma Awaleh Osman, l’actuelle maire de Djibouti-Ville.

Politique de quotas

En 2002, avec le soutien d’IOG, Hawa Ahmed Youssouf dépoussière d’abord le vieux code de la famille, avant de lancer la Stratégie nationale d’intégration de la femme dans le développement, qui permet dans un premier temps « de mesurer la participation réelle des Djiboutiennes dans les sphères politique et économique, dans les secteurs de l’éducation et de la santé », précise Amina Saïd Chiré, chercheuse à l’université de Djibouti. Avant de commencer à leur donner toute la lumière qu’elles méritent.

Dès 2003, un premier quota de 10 % leur est réservé dans l’ensemble des administrations ainsi que sur les bancs de l’Assemblée nationale. Le pays découvre alors ses premières femmes députées, ambassadrices, etc. Cette avancée, aussi rapide que spectaculaire sur la scène politique et sociale, se révèle en revanche bien plus compliquée dans les milieux économiques. « Les Djiboutiennes manquent alors de formation et sont les premières à devoir faire face au chômage et à la pauvreté », explique Amina Saïd Chiré.

Mieux éduquées que les hommes, elles occupent aujourd’hui 70 % des postes dans la magistrature

Principales victimes, aujourd’hui encore, de ces deux fléaux, les Djiboutiennes pourraient bien voir leur situation évoluer à moyen terme. « À Djibouti, plus de 50 % des étudiants sont des étudiantes. Mieux éduquées, elles sont plus présentes dans certaines filières. Elles occupent, par exemple, 70 % des postes dans la magistrature », constate Ouloufa Ismaïl Abdo, juriste investie depuis 2007 dans le cadre de la cellule d’écoute des femmes battues mise en place par l’Union nationale des femmes de Djibouti (UNFD).

Une association qui a joué un rôle très important depuis sa création, aux lendemains de l’indépendance, en 1977, « notamment sur certaines questions comme l’excision, mais aussi l’alphabétisation, rappelle notre universitaire. L’urbanisation du pays, en cours depuis plusieurs décennies, a également permis aux femmes de s’affranchir de la cellule familiale où elles étaient jusqu’alors cantonnées par les traditions issa comme afar ».

« Vraie parité »

Au point que ces bouleversements provoquent des crispations chez les hommes, bousculés dans leurs habitudes et plus forcément assurés d’être dans leur bon droit. « Les tribunaux, même religieux, vont de plus en plus dans le sens des femmes », constate encore Amina Saïd Chiré. Un net progrès qui pousse Ouloufa Ismaël Abdou à affirmer que, d’un point de vue juridique, « les Djiboutiennes n’ont aujourd’hui plus grand-chose à revendiquer. Elles doivent juste s’emparer de leurs droits ».

Seul bémol, la question de l’héritage. Dans ce domaine, la loi du mâle l’emporte encore pour l’instant. C’est d’ailleurs la question financière de façon plus générale qui continue de limiter le rôle économique des Djiboutiennes. En la matière, elles « font encore l’objet d’une véritable discrimination », regrette Amina Saïd Chiré.

Si elles n’ont pas encore réussi à pénétrer le secteur privé, les femmes ont cependant consolidé leurs positions dans le public dans la foulée du Plan national du genre (PNG), adopté en 2009. Leur présence dans les partis politiques n’a également cessé d’augmenter, à mesure que les quotas de femmes au Parlement étaient revus à la hausse – 20 % en 2008 et 25 % depuis mars 2018. Une tendance qui devrait se poursuivre, car les Djiboutiennes semblent bien décidées à ne pas baisser la garde. « L’objectif, c’est la vraie parité », insiste Ouloufa Ismaïl Abdo, qui, comme ses camarades, compte une nouvelle fois sur le volontarisme affiché par IOG pour décrocher les 50 %.


• Ismahan Mahamoud Ibrahim, première présidente de la Cour des comptes

Ismahan Mahmoud Ibrahim

Ismahan Mahmoud Ibrahim © Abouy Halloyta

Alors que son mandat prendra fin dans un an, elle estime avoir déjà fait bouger les lignes au sein de son administration

L’œil sévère et le discours clair. Pour Ismahan Mahamoud Ibrahim, les bons comptes publics font les bons États. Et depuis sa nomination, en juillet 2017, Mme la présidente de la Cour des comptes de la République de Djibouti n’a de cesse qu’elle n’ait renforcé l’indépendance et la crédibilité de ses services. Elle a réussi le tour de force de réaliser l’an dernier le premier rapport général jamais publié par l’organisme, pourtant créé en 2002.

Reste que ses recommandations sont encore loin d’être suivies à la lettre. « Difficile d’asseoir notre mission de contrôle dans la société djiboutienne », reconnaît-elle. Cette experte-comptable de 50 ans a suivi des formations à Dakar et à Bordeaux tout en poursuivant sa carrière au sein du ministère des Finances de son pays. Alors que son mandat prendra fin dans un an, elle estime avoir déjà fait bouger les lignes au sein de son administration, « comme toutes les Djiboutiennes qui aujourd’hui peuvent occuper des responsabilités et changer les choses ».


• Ilaya Ismaïl Guedi Hared, présidente de l’Union pour la démocratie et la justice (UDJ)

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35525.HR.jpg © Abou Halloyta

Ilaya est aujourd’hui, à 27 ans, la chef de file de l’opposition sur les bancs de l’Assemblée nationale

Ismaïl Guedi Hared doit être fier. La fille unique de cette figure historique de l’opposition décédée en septembre 2015 est sortie victorieuse des législatives de février 2018. Également présidente de l’Union pour la démocratie et la justice, le parti qu’il avait créé, Ilaya est même aujourd’hui, à 27 ans, la chef de file de l’opposition sur les bancs de l’Assemblée nationale. « Je suis là où je dois être », estime l’héritière, qui a toujours travaillé avec son père, même lorsqu’elle poursuivait ses études d’économie politique en France.

Née à Djeddah, elle ne rentre vraiment vivre à Djibouti qu’en 2015, pour intégrer les services de la Banque centrale et démarrer en parallèle une carrière politique. « Par amour du pays », comme son père, mais surtout « pour mettre un terme à cette société clanique et patriarcale ». Si elle reconnaît une nette amélioration de la condition des Djiboutiennes ces quinze dernières années, elle en veut plus. Et les 25 % de sièges réservés aux députées depuis 2018 ne sont qu’un début pour Ilaya, qui souhaite la parité. Et rêve d’être la première femme à prendre la tête d’un ministère régalien dans son pays.

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