Défense

[Tribune] Et si les terroristes prenaient la mer dans le golfe de Guinée ?

Par

Docteur en sciences politiques. Enseignant et chercheur en relations internationales et études de sécurité

Les actes de piraterie se sont accrus de 76% dans le golfe de Guinée en 2016.

Les actes de piraterie se sont accrus de 76% dans le golfe de Guinée en 2016. © Mate 2nd Class Michael Sandberg / U.S. Navy photo Public Domain

Imagine-t-on l’impact de l’attaque d’un port ou d’une infrastructure dans les eaux du golfe de Guinée ? De bateaux piégés voguant au large des côtes ? Ou même de charges explosives introduites dans un navire ? Avons-nous conscience des nombreuses victimes que ces attaques pourraient causer ? Prend-on la mesure de la catastrophe économique qui en découlerait ?

Au-delà des actes de piraterie à but pécuniaire, la perspective d’attaques terroristes maritimes est malheureusement réelle au large de ces 5 700 km de côtes, qui s’étendent du Sénégal à l’Angola sur 17 pays. Si les attentats du 11 septembre 2001 à New York, perpétrés grâce à des avions civils détournés, ont fortement marqué les esprits, on oublie souvent que précédemment, en octobre 2000, Al-Qaïda avait ciblé l’USS Cole dans le port d’Aden, au Yémen. L’organisation terroriste avait lancé un attentat-suicide contre ce navire militaire américain, tuant 17 marins et en blessant 39 autres.

Traquée et parfois contrainte à reculer sur terre, la nébuleuse islamiste pourrait faire de la mer son nouveau terrain d’action privilégié, compte tenu de la vulnérabilité des espaces maritimes africains. Certes, les États d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale ont pris des mesures de sûreté et de sécurité, tout comme les compagnies qui opèrent dans la zone. Les gouvernements du Bénin, du Togo, du Sénégal et de la Côte d’Ivoire ont investi d’importants moyens dans le renouvellement de leurs flottes. Le Togo, le Sénégal et la Côte d’Ivoire ont ainsi acheté des patrouilleurs RPB 33 auprès de la société française Ufast pour leurs marines respectives.

Mais ces moyens de contrôle sont encore en deçà du niveau de risque potentiel. Même avec ses trois patrouilleurs acquis auprès de la société française Ocea en 2012 et deux autres offerts par la Chine en 2017, le Bénin n’est pas encore capable d’assurer une présence en haute mer de façon autonome pendant plusieurs semaines consécutives.

Drones sous-marins

Sans dériver vers une surenchère sécuritaire et sans accumuler des moyens militaires qui seraient impossibles à exploiter et à entretenir sur le long terme, il apparaît nécessaire de doter les marines d’avions de surveillance maritime et d’intervention ainsi que de les équiper en drones aériens, marins et sous-­marins pour faciliter la collecte de renseignements et améliorer leurs capacités opérationnelles. Il serait aussi nécessaire de développer le secteur aéronaval en équipant les forces en présence d’hélicoptères. Seul le Nigeria, où se trouve l’épicentre de la menace, possède aujourd’hui de telles capacités dans la région.

Le golfe de Guinée est déjà en proie à de nombreux fléaux : pollution des eaux et pêche illégale, piraterie…

Le golfe de Guinée est déjà en proie à de nombreux fléaux : pollution des eaux et pêche illégale, piraterie (avec une augmentation de près de 76 % des attaques armées contre des bateaux entre 2015 et 2016), trafics d’hydrocarbures, de drogues et d’armes.

En 2017, les forces maritimes de 31 pays ont participé à des manœuvres organisées par le Commandement des États-Unis pour l’Afrique (Africom) dans la zone afin de lutter contre ces activités criminelles. En novembre 2018, la France a également encadré une série d’exercices avec 14 pays côtiers africains. Mais l’enjeu pour les États africains concernés est de pouvoir répondre avec leurs moyens propres. Ceux-ci ne doivent pas abandonner aux mains des seules puissances étrangères la responsabilité de réguler cet espace géostratégique.

Les États de la région dégagent des recettes de plus en plus importantes grâce à l’exploitation offshore

C’est un secret de polichinelle. Le golfe de Guinée recèle d’importantes ressources énergétiques, et notamment 4,5 % des réserves pétrolières mondiales. Les États de la région dégagent des recettes de plus en plus importantes grâce à l’exploitation offshore. Et ce n’est qu’un début : des découvertes significatives de réserves de pétrole et de gaz ont été récemment réalisées en Mauritanie, en Guinée, au Sénégal…

Une grande partie de cette production est exportée et contribue à la diversification des sources d’approvisionnement pour l’Europe, la Chine et, dans une certaine mesure, les États-Unis. Le golfe de Guinée et son hinterland constituent, par ailleurs, des marchés en croissance pour les industries d’Asie, d’Europe et d’Amérique. Les principales puissances mondiales y consentent de lourds investissements. Toute entreprise terroriste ciblant l’écosystème maritime et portuaire est donc tout à fait à redouter, aussi bien pour les pays africains que pour leurs partenaires internationaux.

Difficiles à identifier

Reste que les différents groupes armés sont difficiles à identifier, que leurs modes opératoires sont en continuelle mutation et qu’ils s’adaptent en permanence aux mesures de sécurité prises par les États pour conserver des avantages tactiques… et même stratégiques. En 2016, au faîte de sa puissance, Daesh avait ainsi profité du chaos libyen pour s’emparer de la région de Syrte et ainsi conquérir une façade maritime de 200 km sur la Méditerranée, en face des côtes européennes. Le groupe terroriste n’en avait été délogé que quelques mois plus tard.

Il faut se préparer à la déportation du champ des attaques terroristes du ciel et de la terre vers la mer. Et prendre en compte un risque encore plus grand : la jonction et la coordination possibles entre les groupes jihadistes opérant dans la bande sahélienne et les organisations criminelles qui multiplient attaques et prises d’otages au large de ses côtes.

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