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Cet article est issu du dossier «Djibouti : la métamorphose d'un carrefour géostratégique»

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Politique économique

Djibouti : Ismaïl Omar Guelleh face aux défis sociaux et à la nouvelle donne dans la Corne de l’Afrique

Rencontre avec le président érythréen Issayas Afeworki (à dr.), à Djeddah, le 17 septembre 2018. © Abou Halloyta

À mi-mandat, le président Ismaïl Omar Guelleh est en position de force sur la scène politique. Mais il doit faire face à de nombreux défis sociaux et à des bouleversements géopolitiques majeurs dans la région.

Le 8 mai, Ismaïl Omar Guelleh (IOG) a célébré le vingtième anniversaire de son accession au pouvoir. Sans tambour, ni trompette. En deux décennies, Djibouti a troqué son image de petite ville portuaire endormie sous la poussière du désert pour celle de carrefour géostratégique ouvert aux quatre vents de la mondialisation.

Mais l’heure n’est pas encore aux célébrations pour le chef de l’État djiboutien. Réélu haut la main en 2016, pour la quatrième fois d’affilée, sur un programme essentiellement social, ciblant la lutte contre le chômage, il est loin d’avoir terminé sa mission et, à mi-mandat, le moment n’est pas encore venu de regarder dans le rétroviseur. D’autant moins que les situations extérieures et intérieures ont considérablement évolué ces douze derniers mois.

Modèle fragilisé

Ce n’est pas la position du président sur la scène politique nationale, un peu plus d’un an après que son camp a raflé 87 % des sièges au Parlement et alors que l’opposition est portée disparue, qui est aujourd’hui fragilisée. Mais plutôt son modèle de développement. Si le poids de la dette vis-à-vis de la Chine devrait être moins insurmontable que ne le redoutent les bailleurs de fonds, l’arrivée d’un nouveau Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, en 2018, dont la priorité semble être de chercher à aplanir les différends avec le frère ennemi érythréen, et la querelle qui s’envenime chaque jour un peu plus avec DP World font peser quelques incertitudes sur le futur économique du pays.

Sans compter que les revendications algériennes et soudanaises ont retenu toute l’attention d’une partie de la population djiboutienne, de plus en plus pressée de récolter les fruits d’une croissance économique qu’elle observe, mais dont elle ne profite toujours pas, ou pas assez.

Paradoxe

C’est le principal défi auquel devra faire face Ismaïl Omar Guelleh ces deux prochaines années. Conscient des attentes de ses compatriotes, il a profité du remaniement ministériel du 5 mai pour leur signifier que les priorités sociales annoncées en 2016 étaient davantage que de simples promesses électorales. Les questions relatives au logement et aux affaires sociales ont été confiées à des ministères à part entière et non plus à des ministres délégués ou à des secrétaires d’État.

il manque toujours entre 35 000 et 50 000 logements à Djibouti

Bien sûr, le président n’a pas attendu aujourd’hui pour se saisir de ces dossiers. Il a promulgué l’assurance-maladie universelle dès 2014 et les programmes d’habitat se sont multipliés à travers le pays depuis 2017, décrétée « année du logement » par IOG. Reste que, si la pression est moins forte, « il manque toujours entre 35 000 et 50 000 logements à Djibouti », estime le représentant local d’une grande institution internationale. Sur le front de l’emploi aussi, beaucoup reste à faire.

« Djibouti vit un véritable paradoxe, avec un taux de croissance économique proche des 8 % chaque année, pour un chômage qui ne descend pas au-dessous de la barre des 60 % », constate un proche collaborateur du président. Le nombre d’entreprises créées localement augmente chaque année, à mesure que le pays monte dans le classement « Doing Business » de la Banque mondiale, mais pas au point de pouvoir répondre à la demande. Seules les centaines de sociétés internationales que Djibouti espère bien accueillir dans les immenses zones franches portuaires, existantes ou à venir, autour de la capitale pourraient l’absorber.

« Guerre des ports »

Et c’est là que la redéfinition géopolitique en cours dans la sous-région pourrait bien avoir des conséquences inattendues sur la scène intérieure djiboutienne. « L’histoire a offert à Djibouti un monopole portuaire sur le marché éthiopien qui, pendant plus de dix ans, lui a permis de développer ses infrastructures mais est appelé à disparaître dans les toutes prochaines années », analyse un diplomate étranger. Nommé le 2 avril 2018, Abiy Ahmed s’est bien rendu à Djibouti dès le lendemain pour confirmer le lien unique entre les deux pays, mais le rétablissement des relations diplomatiques entre Addis-Abeba et Asmara, en juillet, a changé la donne.

Cela aura certainement des conséquences en matière d’activité économique

Et dans la perspective d’une future « guerre des ports », telles que la prophétisent certains, le président djiboutien peut compter sur DP World pour jeter de l’huile sur le feu. La crise ouverte au début de 2018 avec l’opérateur dubaïote ne semble pas près de se refermer. Elle pourrait même dégénérer un peu plus, à mesure que fleuriront dans la région les nouveaux terminaux sous pavillon DP World, à Berbera d’abord, à Assab et à Massawa ensuite.

Djibouti et ses ports vont encore faire la course en tête dans les prochaines années, mais ils devront un jour apprendre à partager – le nord de l’Éthiopie avec les ports érythréens, l’Ogaden avec Berbera. « Cela aura certainement des conséquences en matière d’activité économique, et donc de création d’emplois pour la petite république, dont devra bien entendu tenir compte le président », redoute notre diplomate. Surtout s’il compte être candidat à sa propre succession en 2021, comme de nombreux indices le laissent entendre ces dernières semaines.

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