Politique

Cameroun : Mathias Eric Owona Nguini, Patrice Nganang et le poison du tribalisme

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D'un côté, Mathias Eric Owona Nguini, un Fang-Béti-Bulu. De l'autre, Patrice Nganang, un Bamiléké de l’Ouest. Ces deux professeurs d’université ne cessent de s'opposer, en s'en prenant notamment aux origines de l'autre.

L’on ne sait toujours pas pourquoi, dans ses posts, Mathias Eric Owona met une majuscule à la première lettre de chacun de ses mots. Ni davantage pourquoi Patrice Nganang commence chacune de ses journées, sur Facebook, par quelques lignes d’autoportrait. Où ces professeurs d’université trouvent-ils le temps de tenir en haleine les réseaux sociaux ?

C’est à peu près leur seul point commun. Pour le reste, tous deux ne sont que les acteurs d’une rivalité qui les dépasse et dont les relents nauséabonds empoisonnent le Cameroun.

Fang-Béti-Bulu et Bamiléké

Leur rhétorique ethnocentrée a marqué la campagne présidentielle d’octobre 2018. Résultat, les débats ont bien moins porté sur des idées que sur la prétendue supériorité de tel ou tel groupe ethnique. Comme Paul Biya, Owona, cinquante printemps, est un Fang-Béti-Bulu. Il appartient donc à ce groupe qui détient le pouvoir depuis trente-sept ans et que ses adversaires soupçonnent de vouloir conserver, quand bien même le chef de l’État ne serait plus là.

Nganang, d’un an son cadet, est un Bamiléké de l’Ouest, comme l’opposant Maurice Kamto. Arrivé en deuxième position à la présidentielle, puis, en janvier, emprisonné pour « trouble à l’ordre public », ce dernier n’en estime pas moins que l’on tente de délégitimer son Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) en le présentant comme un parti pro-Bamiléké.

Ces deux professeurs d’université se jettent leurs origines à la figure

C’est peu dire qu’Owona Nguini et Nganang ne s’apprécient pas. Déjà en 2014, la violence de leurs échanges épistolaires préfigurait la détérioration du climat politique et social. Tout les oppose, à commencer par l’origine sociale. Né à Paris d’une mère haut fonctionnaire et d’un père agrégé de droit, qui fut secrétaire général de la présidence, Owona Nguini a étudié en France, à l’Université Bordeaux-Montesquieu, avant d’enseigner les sciences politiques à Yaoundé-II. Bref, il incarne tout ce que Nganang exècre.

Issu d’une famille modeste, celui-ci a grandi dans un quartier populaire de Yaoundé. Il a bénéficié d’une bourse d’études en Allemagne avant de s’installer à New York, où il enseigne la littérature.

Valeurs du progressisme en partage

L’autre raison du conflit tient à l’histoire. Owona Nguini est l’un de ces fiers Ekang (Fang-Béti-Bulu), que l’anthropologue Philippe Laburthe-Tolra a dépeint dans son essai Les Seigneurs de la forêt. Nganang, lui, n’a pas été élevé dans la fierté de ses origines bamilékés : dans les années 1970, raconte-t-il, ses proches ont été obligés de faire profil bas après que les autorités ont fusillé Ernest Ouandié et maté les dernières poches de résistance des maquisards. Ce sentiment d’être un citoyen dont on se méfie a nourri sa révolte.

À la fin de 2017, à la suite de la publication sur le site de JA d’un texte sur la crise anglophone, il a été arrêté puis expulsé du Cameroun, ce qui l’a encore radicalisé. Il appuie les sécessionnistes, participe aux collectes de fonds pour soutenir les rebelles anglophones, s’en prend aux modérés et se complaît dans l’invective, au point d’embarrasser Maurice Kamto, qui, dans un communiqué, a pris ses distances.

Avant leur clash de 2014, Owona et Nganang auraient pu se rassembler autour des valeurs du progressisme, dont tous deux se réclament. Voir Owona critiquer un régime dont son père fut l’un des architectes avait quelque chose d’œdipien qui plaisait à l’opposition. Voir Nganang se dire attaché à l’idée de construire un pays où la réussite n’est pas déterminée par la naissance aurait pu transcender les clivages politiques. Pourtant, pour le moment, le poison du tribalisme les conduit à s’opposer dangereusement.

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