Arts

À la Biennale de Venise, les artistes africains se font leur place

Autoportraits de la militante LGBT sud-africaine Zanele Muholi, à l’Arsenal, à la Biennale de Venise 2019.

Autoportraits de la militante LGBT sud-africaine Zanele Muholi, à l’Arsenal, à la Biennale de Venise 2019. © Nicolas Michel pour JA

Avec de nouveaux pavillons nationaux et une grande visibilité dans les expositions internationales, le continent est présent en force à la plus importante biennale d’art contemporain. Et impose ses thématiques.

Une bonne biennale de Venise ne saurait exister sans un suave parfum de scandale titillant les narines des amateurs d’art attablés devant leur spritz, quelque part entre l’Arsenal et les Giardini, à l’extrémité est de la cité des doges. Cette année n’échappe pas à la règle, et c’est l’installation Barca Nostra, de l’artiste suisso-islandais Christoph Büchel, qui a cette fois suscité les hauts cris.

L’œuvre ? La carcasse rouillée d’un gros bateau de pêche – 50 tonnes, près de 23 mètres de long – installée sur le quai de l’Arsenal, juste à côté de la buvette où les visiteurs de la 58e biennale d’art contemporain, titrée « May You Live in Interesting Times », se rafraîchissent au sortir des salles d’exposition. Mais cette barque n’est pas n’importe quelle barque : le 18 avril 2015, dans le détroit de Sicile, elle a chaviré avec les 700 à 1 000 migrants subsahariens qu’elle transportait depuis les côtes libyennes vers l’Europe. Seuls 28 d’entre eux purent être sauvés lors de ce drame, l’un des pires de ces dernières années en Méditerranée… Cosa Nostra, Mare Nostrum, provocation gratuite ou engagement fort d’un artiste qui avait déjà installé une mosquée dans une ancienne église vénitienne, à chacun d’en juger.

Mais quel que soit le point de vue adopté sur les œuvres du grand raout de l’art contemporain, celui-ci mérite le détour : d’abord parce que Venise demeure une ville sublime, ensuite parce que depuis la cuvée 2015 concoctée par le commissaire d’exposition nigérian Okwui Enwezor, décédé cette année, les plasticiens du continent y sont de mieux en mieux représentés.

Fini les polémiques autour d’un « pavillon africain » que le Camerounais Barthélémy Toguo avait qualifié de « ghetto » en 2007, les œuvres des artistes africains sont nombreuses au sein de l’exposition internationale, et les pavillons nationaux se multiplient (Madagascar, Mozambique, Côte d’Ivoire, Zimbabwe, Seychelles, Ghana, Afrique du Sud…), avec plus ou moins de réussite. Voici notre sélection, à voir jusqu’au 24 novembre 2019.

• Le pavillon du Ghana

Avec un pavillon signé de l’architecte star Sir David Adjaye, un conseiller stratégique nommé Okwui Enwezor et un commissariat assuré par l’écrivaine, historienne de l’art et réalisatrice Nana Oforiatta Ayim, le Ghana montre qu’il ne prend pas l’art contemporain à la légère. D’ailleurs, le pays aligne trois de ses artistes les plus célèbres pour ce grand rendez-vous.

Nana Oforiatta Ayim, commissaire du pavillon ghanéen, devant Earth Shedding Its Skin, d’El Anatsui. © Antonio Calanni/AP/SIPA

Lion d’or d’honneur de la Biennale en 2015, El Anatsui est aujourd’hui, à 75 ans, l’un des artistes les plus cotés du continent. Ses œuvres, d’immenses draperies de métal constituées de bouchons pliés et reliés entre eux par des fils de cuivre, suscitent même d’innombrables imitations. À Venise, il présente trois réalisations monumentales qui le montrent au sommet de son art : Yaw Berko, Opening of Time et Earth Shedding Its Skin. D’un beau jaune, cette dernière évoque les ravages causés par la recherche effrénée de l’or dans un pays qui s’appelait autrefois la Côte de l’or (« Gold Coast »).

Non loin de là, avec A Straight Line Through the Carcass of History, Ibrahim Mahama a bâti une sorte de bunker avec des cages grillagées servant habituellement à fumer du poisson, où il a placé des cahiers d’écoliers ou des cartes : une manière très personnelle et sensuelle de raconter l’histoire d’un pays qui fut l’un des premiers à obtenir son indépendance.

Autre star de l’art contemporain, John Akomfrah propose, lui, avec Four Nocturnes, un triptyque filmé presque aussi puissant que Vertigo Sea, qu’il avait présenté à la biennale de Venise de 2015. En mêlant sur trois écrans des images d’archives, de nature et des éléments d’une fiction relative aux migrations, le réalisateur propulse le spectateur dans la chair palpitante du monde, au point de lui en faire ressentir physiquement toute la beauté, mais aussi toute la violence.

Les salles de forme elliptique aux murs crépis de terre ghanéenne rappellent les habitats traditionnels d’Afrique de l’Ouest

L’exposition de ce premier pavillon national à Venise, inauguré par la première dame, Rebecca Akufo-Addo, a pour titre Ghana Freedom, en référence à la chanson d’E.T. Mensah. Accueillant aussi les artistes Felicia Abban, Lynette Yiadom-Boakye et Selasi Awusi Sosu, les salles de forme elliptique aux murs crépis de terre ghanéenne rappellent les habitats traditionnels d’Afrique de l’Ouest. Une belle réussite, dont devraient sans doute s’inspirer la Côte d’Ivoire ou l’Égypte, qui, malgré la richesse de leur patrimoine artistique passé comme contemporain, n’ont pas offert cette année à leurs artistes des pavillons dignes d’eux.

May You Live in Interesting Times

Sous le commissariat de Ralph Rugoff, la 58e exposition internationale d’art fait la part belle aux artistes africains et à ceux de la diaspora, sans insister spécifiquement sur leur origine géographique : les œuvres sont présentées d’abord pour leurs qualités plastiques et intellectuelles. Dès l’entrée, de grands autoportraits de l’artiste sud-africaine Zanele Muholi accueillent le visiteur. Déjà présenté aux rencontres de la photo d’Arles, le travail engagé de cette militante de la cause LGBT donne le ton d’une exposition ouverte et généreuse.

Parmi les valeurs sûres et reconnues de l’art contemporain africain, l’Éthiopienne Julie Mehretu, le Sud-Africain Kemang Wa Lehulere, la Nigériane Otobong Nkanga, l’Africain-Américain Henry Taylor ou le Franco-Algérien Neïl Beloufa. Le parcours, riche, permet de comprendre que la peinture est loin d’être un mode d’expression dépassé.

Avec ses toiles suturées et saturées de couleurs, le Kényan Michael Armitage livre de vastes compositions inspirées de l’histoire, récente ou plus ancienne, de son pays. Réalisées sur du lubugo, une écorce utilisée comme tissu en Ouganda, ses œuvres lyriques rejouent des scènes mouvementées où la violence sourd tout en revêtant une dimension carnavalesque et fantasmagorique. Avec une palette à la Gauguin, l’artiste redonne chair et vie à la campagne électorale de 2017 : loin du flux de pixels de l’imagerie sur écran, la violence redevient paradoxalement réelle une fois peinte à l’huile.

Les Suvres de la Nigériane Njideka Akunyili Crosby mêlent peinture, collages et transferts de photos. © Nicolas Michel pour JA

Le travail de Njideka Akunyili Crosby montre à la fois une grande maturité et une virtuosité technique remarquable

Si les nouvelles œuvres de Julie Mehretu peinent à convaincre, le travail de la Nigériane Njideka Akunyili Crosby, 36 ans, montre à la fois une grande maturité et une virtuosité technique remarquable. Mêlant peinture, collages, transferts de photos, cette admiratrice de la Kényane Wangechi Mutu traduit avec subtilité son expérience de Nigériane vivant aux États-Unis. Ses portraits épurés, presque monochromes, tranchent avec la riche texture de ses grands tableaux, mais restent empreints de tendre nostalgie. Un portrait de femme noire, entre Kerry James Marshall et réminiscences de Johannes Vermeer, prouve que Crosby sait saisir l’âme sous la peau.

La question de la représentation du corps féminin noir est aussi au cœur du travail de la Norvégienne Frida Orupabo. À travers ses montages vidéo et ses découpages-collages, la jeune femme interroge la sexualité, le colonialisme, et plus généralement la manière dont les femmes noires sont regardées, photographiées, représentées.

Les questions liées au racisme et à la place des Noirs dans la société représentent de fait un axe essentiel de cette biennale. Deux artistes américains abordent le sujet frontalement, en vidéo : Kahlil Joseph, avec sa « chaîne d’informations noires » BLKNWS (pour « Black News »), et surtout Arthur Jafa et son dérangeant White Album. Un film qui explore la question raciale aux États-Unis, jouant de toute la gamme des nuances, entre amour et violence extrême. Une œuvre qui lui a valu de remporter le Lion d’or de cette édition.

• Le pavillon malgache

Comme le Ghana, mais dans un registre totalement différent, Madagascar s’est offert cette année son premier pavillon national. Ou, pour être plus précis, c’est l’artiste Joël Andrianomearisoa qui l’a offert à son pays natal. « Le ministre de la Culture m’a dit tout de suite : « Oui, et ce sera avec vous », raconte l’intéressé. Le problème, c’est que la biennale n’y croyait pas et que je me suis retrouvé à argumenter pour porter un projet politique, administratif, juridique, financier, et finalement artistique ! »

Même s’il assure qu’il ne le fera pas une seconde fois, l’artiste a eu le dessus et réussi à imposer sa vision, très personnelle, qui ne cède en rien à l’exotique ou au touristique. « J’ai toujours dit que je resterais moi-même, affirme-t-il. Je n’allais pas représenter Madagascar à travers ses clichés. Voilà : Madagascar, j’allais l’oublier pour mieux la raconter. » Proche de la Revue noire, habitué des circuits artistiques internationaux depuis Africa Remix, Joël Andrianomearisoa est connu pour un travail sensible jouant du noir et du blanc pour « matérialiser les émotions ».

Avec I Have Forgotten The Night, l’œuvre unique qui occupe tout le pavillon malgache sans en toucher les murs, le plasticien invite le visiteur à l’intérieur d’une installation de 50 000 feuilles de papier de soie exprimant d’infinies nuances de noir.

« Je ne donne jamais de réponses, je ne donne jamais d’indications claires », précise-t-il. Mais dans ces nuances froissées suspendues au plafond, chacun trouvera ses propres réponses. Certains y verront l’architecture malgache en bois brûlé du rova d’Ilafy, garçonnière du roi Radama II, d’autres un immense livre s’effeuillant dans la brise, ou bien la nuit sans électricité de Tana, ou encore la mélancolie malgache… Mais ce qui restera, sans doute, c’est ce jeu entre l’ombre et la lumière, le passage du crépuscule à la nuit et de l’aube au jour.

• Le European Cultural Center

Passer par le Palazzo Mora, dans le Cannaregio, permet de visiter plusieurs expositions en une, dans l’un des quartiers les plus sympathiques de la ville. « Personal Structures – Identities », proposée par le European Cultural Center, rassemble des artistes divers qu’on ne cherchera pas à relier artificiellement. Mais le Palazzo accueille aussi le pavillon du Mozambique, où l’on peut voir des œuvres de l’incontournable Gonçalo Mabunda, qui s’est fait connaître avec des sculptures métalliques faites d’armes recyclées.

Pavillon du Mozambique. Sculptures de Gonçalo Mabunda et portraits de Filipe Branquinho. © Nicolas Michel pour JA

Plus surprenants, les portraits réalisés par Filipe Branquinho, qui, en mêlant dessins et photographies, propose une vision grinçante de la société mozambicaine. Un peu plus haut dans les étages, le pavillon des Seychelles dévoile un dialogue entre les artistes George Camille et Daniel Dodin sous le titre Drift. Le premier, notamment, emporte le visiteur avec un tsunami de signes gaufrés dans de vastes rouleaux de papier à aquarelle…

Poétique, l’installation fait écho à celle du pavillon des Kiribati, dans le même bâtiment, où une fenêtre ouverte sous les eaux évoque un autre tsunami : celui qui noiera ces petites îles du Pacifique si rien ne vient enrayer le réchauffement climatique.

• Le pavillon du Zimbabwe

Le pavillon du Zimbabwe est une petite gourmandise qu’il convient de ne pas négliger. Il est en effet possible d’y admirer le travail de deux femmes : Georgina Maxim et Kudzanai-Violet Hwami, nées respectivement en 1980 et 1993. Les broderies de la première sont le fruit d’un long et patient travail de couture à partir de vêtements déjà portés, déconstruits et reconstitués de manière à évoquer l’histoire de celle qui les a portés.

Jovian Swirl, de la Zimbabwéenne Kudzanai-Violet Hwami. © Nicolas Michel pour JA

Hwami, quant à elle, utilise des photos glanées sur internet pour construire des images où le corps noir reste central, cherchant dans la peinture un certain empâtement (« impasto ») et un contraste avec des couleurs vives. Ses trois grands tableaux, Hole in Heaven, Jovian Swirl et By The Fruits You Will Know Them lient présent et passé et démontrent, si besoin était, que la peinture a toujours quelque chose à dire à propos des images. Star montante, Kudzanai-Violet Hwami sera exposée du 19 septembre au 15 décembre à Gaswoks (Londres).

 


Pause gourmande

Il serait bien dommage d’aller à Venise sans goûter à ses spécialités culinaires. Entre l’Arsenal et les Giardini, le restaurant Nevodi, au numéro 1788 de la via Giuseppe-Garibaldi, est l’endroit parfait pour cela. Il est conseillé de réserver ! Tel : +39 041 241 1136

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