Société

Libye : à Tripoli, les combats entre les milices de Haftar et de Sarraj ont semé la résignation

Des membres de forces loyales au GNA en plein combat, près de l’ancien aéroport international, au sud de Tripoli, le 25 mai 2019.

Des membres de forces loyales au GNA en plein combat, près de l’ancien aéroport international, au sud de Tripoli, le 25 mai 2019. © Mahmud TURKIA/AFP

Lancée le 4 avril à l’initiative du maréchal Khalifa Haftar, l’opération Déluge de dignité s’embourbe dans les faubourgs de la capitale Tripoli. Et ne fait que désespérer un peu plus la population.

Grosse fatigue à Tripoli. Difficile de parler de gueule de bois. Pas franchement dans la culture locale. Surtout, près de huit ans après la liesse, l’ivresse a eu le temps de retomber. Les nouveaux combats qui secouent la capitale ne sont pas de nature à apaiser la migraine de tous ceux qui espéraient des lendemains qui chantent après la chute de Mouammar Kadhafi.

Il suffit de parler avec Nadia al-Isawa pour s’en convaincre. Cette Tripolitaine, qui s’entasse avec une dizaine de personnes de sa famille dans un trois-pièces à proximité d’Aïn Zara, banlieue sud de Tripoli, lâche un soupir et concède, abattue, qu’elle est « fatiguée… fatiguée… fatiguée… ». Le même sentiment se lit sur le visage de ses proches.

Chacun défendrait volontiers ses idées sur l’interminable crise libyenne, mais les divergences se sont tues dès lors que les armes ont repris la parole au début d’avril. Les affrontements entre l’autoproclamée Armée nationale libyenne (ANL) et les milices prétendument pro-Sarraj se déroulent à tout juste quelques kilomètres de là. Depuis, tout le monde vit dans l’angoisse. Surtout ceux qui n’ont d’autre choix que de rester. La famille a ainsi vu ses maigrelettes économies se réduire comme peau de chagrin au fil des jours durant ces dernières années. « On s’en remet à la volonté de Dieu », se résigne le père en allumant une énième cigarette.

Clivage générationnel

Khalifa Haftar, un libérateur ? La question suscite des grimaces. Le commandant en chef de cette ANL inquiète tout autant que les milices, lesquelles sont toujours promptes « à défendre leurs intérêts bien plus que la cause commune », ose du bout des lèvres la jeune femme de 28 ans. Les clivages ne tardent pas à refaire surface entre le père de famille – qui se demande en bafouillant et en prenant mille précautions « si la poigne d’un Haftar ne serait pas un mal nécessaire » pour le redressement du pays – et sa fille, qui ne voit dans le maréchal qu’un « autre Abdel Fattah al-Sissi désireux de faire en Libye ce que l’autre a fait en Égypte ». Le chemin dont elle rêve s’apparente bien plus à celui suivi par la Tunisie. Deux générations, deux visions.

« Non au criminel de guerre Khalifa Haftar », peut-on lire sur l’affiche de cette milice de Misrata.

« Non au criminel de guerre Khalifa Haftar », peut-on lire sur l’affiche de cette milice de Misrata. © EPA/MAXPPP

Ce sont majoritairement des jeunes de Tripoli qui sont sortis pour s’opposer à l’avancée de l’ANL

Au pied d’un petit immeuble décrépit de huit étages, deux combattants se prélassent dans la douceur du début de soirée. Une planque pour snipers que ce bâtiment surpeuplé ? La question amuse. Ahmed et Ameur Torbi sont frères. Ils rentrent du front pour dîner en famille et passer la nuit à la maison. « Ce sont majoritairement des jeunes de Tripoli qui sont sortis pour s’opposer à l’avancée de l’ANL », explique Ahmed, 23 ans. Ameur, tout juste 20 ans, d’ajouter que beaucoup d’entre eux préféreraient « laisser leur peau au combat plutôt que vivre sous la domination d’un autre dictateur ».

Bravades épuisées, les frangins partagent ouvertement leurs craintes pour le futur. « Quel est ton avenir lorsque tu as 20 ans en Libye ? lance Ahmed. Tu fais des petits boulots, tu trafiques un peu ; les débrouillards réussissent mieux que les diplômés… L’autre truc, c’est d’intégrer une milice et de te faire respecter. C’est encore elles qui paient le mieux. »

Ameur de renchérir : « Tu peux te balader en ville et avoir l’impression que tout va bien, mais, si tu écoutes les conversations, ça ne parle que de problèmes ! L’ambiance est pesante. Certains s’exilent en Tunisie. Mais pour quoi faire ? D’autres se sont embarqués avec les migrants. Mais pour aller où ? Personne ne veut de nous ! Je préfère mourir ici plutôt que vivre en étant traité comme un chien en Europe ! » Une voix retentit du haut de l’immeuble. La soupe est prête, et nos guerriers en herbe filent à toute vitesse.

Fatalisme

À quelques mètres de là, depuis le fond de son petit commerce de légumes, la presque octogénaire Fawzia al-Moatassam s’esclaffe : « Grâce à Dieu, je n’ai rien, je suis pauvre. » Le meilleur moyen, selon elle, de se prémunir contre « les bandits qui courent partout ». Elle a tout connu : la colonisation, l’indépendance, la monarchie, la Jamahiriya et maintenant… ça. « Je ne comprends pas pourquoi personne n’arrive à se mettre d’accord. Il y a de la place pour tous et de quoi bien vivre », philosophe-t-elle en garnissant ses étals bancals. L’air déconfit, l’ancienne s’excuse presque de ne pas savoir « qui a tort ou qui a raison ». Cela ne l’intéresse pas vraiment d’ailleurs.

Elle sait en revanche une chose : « Nos enfants meurent. Moi j’ai vécu, mais eux… » Veuve, elle évoque la mort de deux neveux lors des événements de 2011 et surtout celle d’un petit-fils lors de la reprise de Syrte en 2016. « Pourquoi un frère tire sur un autre frère ? » demande-t-elle à un client qui acquiesce en tâtant les tomates. « Il y a de quoi perdre espoir », grommelle la vieille dame accablée.

Sous Kadhafi, l’ordre régnait, c’est certain, mais ce n’était guère mieux

Frappes aériennes aveugles, tirs de mortiers hasardeux, combattants s’invitant dans des habitations civiles… Elle évoque pêle-mêle les rumeurs des mille exactions – réelles et fantasmées – commises par le camp d’en face. Son regard ne s’illumine finalement que pour évoquer sa foi, empreinte d’un profond fatalisme : « Il n’y a qu’en Dieu que l’on peut avoir confiance désormais… »

« Sous Kadhafi, l’ordre régnait, c’est certain, mais ce n’était guère mieux, relativise le client. À l’époque aussi il y avait des enlèvements, des disparitions. La seule différence, c’est qu’on n’avait pas besoin de les chercher, on savait où ils étaient mais pas si on les reverrait… » Lui ne tient pas à en dire plus sur lui-même ou sur la situation – « On ne sait jamais ! » –, mais évoque un quotidien compliqué. Les enlèvements crapuleux, la corruption, l’envolée des prix, constante, avec cette autre crise qui affecte le pays, celle des liquidités.

Du pareil au même

Khaled Bajbara a participé à de nombreux combats lors du soulèvement de 2011. Retourné à son garage, ce mécanicien de 35 ans a la furieuse impression que de Benghazi à Misrata, en passant par Zintan et Tobrouk, on tente de lui confisquer « sa » révolution. Lui aussi renvoie dos à dos chacun des belligérants : « Ce n’est pas pour ça que j’ai risqué ma vie et perdu des amis. »

Les Libyens ne veulent plus de ces bandes armées qui luttent côte à côte un jour pour mieux se tirer dessus le lendemain

Dans son garage situé à Swani, il entend parfois des explosions et des rafales, mais pas question de reprendre du service pour le moment. « On verra l’évolution », concède-t-il avant d’ironiser sur ce pays « où chacun fait sa petite guerre dans son coin et la fera jusqu’à ce que nous soyons tous morts ». Les Libyens ne veulent plus de ces guéguerres intestines, de ces bandes armées qui luttent côte à côte un jour pour mieux se tirer dessus le lendemain.

« La vie a forcément changé depuis le début d’avril, reconnaît Khaled, mais c’est plus dans les têtes. Tout le monde est fatigué. Personne ne voit d’issue. Ceux qui sont honnêtes sont faibles. Ceux qui sont puissants sont malintentionnés… » Le mécano lâche sa clé à molette, essuie ses mains graisseuses sur un torchon et se lance à mi-voix dans une drôle de confession : « Haftar… Sarraj… Beaucoup de gens s’en fichent désormais ! Ce qui intéresse la population, c’est qui va leur donner de l’argent, du pain et la paix. La démocratie, ça n’intéresse plus que ceux qui ont la vie facile… Si un Sarraj ou un Haftar parvient à offrir ce minimum, les gens suivront. »


Dos à dos

Carte de Tripoli

Carte de Tripoli © JA

Le début de l’offensive sur Tripoli, lancée le 4 avril, a vu les troupes de l’ANL atteindre les portes de la capitale et les combats se concentrer autour de la zone de l’aéroport international de Mitiga, dans l’est de Tripoli, à quelques encablures des bâtiments officiels. Mais une contre-offensive fin avril des milices liées au Gouvernement d’union nationale (GNA) a permis de repousser les troupes fidèles au maréchal Khalifa Haftar hors de la capitale. Depuis, la situation s’est stabilisée : l’ANL s’est fixée dans la zone entre Gharyan et Tarhouna. Le point nodal des combats est l’ancien aéroport international, au sud de Tripoli, et la ville voisine de Qasr Bin Ghashir. Les forces aériennes respectives ont pris le relais.


20 millions

Selon l’ONU, c’est le nombre d’armes en circulation en Libye, pour une population de 6 millions d’habitants

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