Politique

[Tribune] Algérie : trois leçons d’histoire à l’usage des révolutionnaires de 2019

Par

Neila Latrous est rédactrice en chef Maghreb & Moyen-Orient de Jeune Afrique.

La police faisant face à des étudiants lors dune manifestation à Alger, mardi 28 mai 2019. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Les manifestants qui défilent dans les rues algériennes depuis le mois de février peuvent puiser dans la riche histoire de leur pays - et notamment trois épisodes restés fameux - pour éviter les écueils de l'infiltration, de l'intoxication ou encore de la division ethnique.

Il en va de l’histoire comme de la science. « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », établissait le chimiste Antoine Lavoisier. La preuve par trois avec la guerre d’Algérie. L’un de ses épisodes les plus méconnus est l’opération « Oiseau bleu » – ou « Force K », comme « Kabyle » – mise en œuvre par la France en 1956 à travers son renseignement extérieur, incarné alors par le Service de documentation extérieure et de contre-­espionnage (SDECE).

Il s’agissait d’infiltrer la rébellion FLN en Kabylie, conduite par Krim Belkacem et Saïd Mohammedi, avec de « faux indépendantistes » acquis à la cause de l’Algérie française. Ces derniers étaient approvisionnés en armes, munitions, matériel et argent. À charge pour eux, en retour, d’éliminer les combattants nationalistes. Le SDECE espérait reproduire un procédé utilisé en Indochine et qui reposait sur les rivalités entre groupes ethniques.

Infiltration et intoxication

La manœuvre se solde par un cuisant échec. Bien informé, Krim Belkacem prend immédiatement en main la Force K. Il y impose ses hommes, ses ordres et son agenda. Mieux : le FLN récupère les armes et les fonds mis à la disposition des éléments supposément retournés. Au Gouvernement général, plus tard, le moudjahid écrira : « Vous avez cru introduire, avec la Force K, un cheval de Troie au sein de la résistance algérienne. Vous vous êtes trompés. Ceux que vous avez pris pour des traîtres […] étaient de purs patriotes qui n’ont jamais cessé de lutter pour l’indépendance de leur pays. »

Si l’ennemi a des dispositions particulières pour se détruire lui-même, bien coupable serait celui qui n’en profiterait pas

Les représailles ne se feront pas attendre. À partir de 1957, l’armée française engage une gigantesque opération d’infiltration et d’intoxication, à travers la « Bleuite », la guerre se déplace sur le terrain psychologique. Le SDECE dresse de fausses listes de collaborateurs et les fait parvenir, via différents canaux, jusqu’aux chefs de l’Armée de libération nationale (ALN). Le poison du complot et de l’espionnite se propage côté algérien.

Une purge à grande échelle s’engage, qui se solde par l’élimination de jeunes intellectuels. Le capitaine français Paul-Alain Léger s’en félicitera plus tard. « Si l’ennemi a des dispositions particulières pour se détruire lui-même, bien coupable serait celui qui n’en profiterait pas », écrit-il en 1989 dans Aux carrefours de la guerre (éd. Albin Michel).

Guerre d’usure

Troisième épisode, qui résonne étrangement avec l’actualité récente, celui du plan Challe, qui permet à la France de reprendre l’ascendant sur le terrain entre 1959 et 1961. L’armée coloniale est indéniablement mieux dotée sur le plan technique. Elle inflige de lourdes pertes sur le terrain à l’ALN. Paradoxalement, le désir d’indépendance fait son chemin, inarrêtable.

L’image de la France du général de Gaulle se dégrade jour après jour. Lui reconnaît en privé : « Leur propagande est meilleure que la nôtre. » En métropole, l’opinion publique française se fracture. La guerre d’épuisement menée par les moudjahidine produit ses effets. C’est parce qu’ils connaissent cette histoire que les Algériens aiment leur armée. Et qu’ils tiennent tant au 1er novembre 1954 et au 5 juillet 1962. Le 22 février 2019 s’est ajouté à ce palmarès.

On résiste à l’invasion des chars, on ne résiste pas à l’invasion des idées

Quatre mois après la première marche, et malgré l’arrestation d’hommes d’affaires, l’incarcération d’hommes politiques et les menaces proférées par certains médias, les manifestants se mobilisent toujours pour exiger un changement de régime. « On résiste à l’invasion des chars, on ne résiste pas à l’invasion des idées », professait Victor Hugo. Le plan Challe l’avait oublié. Pas les révolutionnaires algériens.

Rivalités ethniques

Depuis le 22 février, certains tentent à leur tour de souffler sur les braises des rivalités ethniques. Comme un lointain écho à l’Oiseau bleu… La rue a, chaque fois, répondu sans ambiguïté : l’arabité n’a pas le monopole du patriotisme. Une première fois le 31 mai, lorsque les manifestants ont rendu hommage à Kamel Eddine Fekhar, militant des droits de l’homme mozabite (berbère), décédé en détention. Une deuxième fois en faisant flotter côte à côte drapeau algérien et fanion amazigh après un discours – sans doute surinterprété – du chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah, qui rappelait que « l’Algérie a un seul drapeau ».

Le pays doit maintenant contourner l’écueil du complotisme et surmonter sa peur panique de l’infiltration. Par le passé, la Bleuite a conduit des Algériens à se saborder en s’amputant de forces vives. Société civile et classe politique doivent pouvoir s’entendre de bonne foi sur une sortie de crise en se focalisant sur ce qui les rassemble plutôt que sur ce qui les sépare. Gare aux purges suicidaires !

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