Energie

Électricité : les centrales flottantes du turc Karpowership changent la donne

Réservé aux abonnés | | Par - Envoyé spécial à Lisbonne
Le bâtiment Osman Khan, d’une capacité de 480/MW, fournit 26/% de l’électricité du Ghana.

Le bâtiment Osman Khan, d’une capacité de 480/MW, fournit 26/% de l’électricité du Ghana. © Karadenizsosyal/Wikimedia Commons

En discussion avec l’Onee pour prendre part au mégaprojet Gas-to-Power marocain et déjà fournisseur de six pays africains, le groupe stambouliote Karpowership bouscule le secteur.

« Nous devons convaincre nos clients de changer de manière de penser, assène Zeynep Harezi, la directrice commerciale de Karpowership. Lors de notre rendez-vous avec l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (Onee) en mai, nous avons expliqué que nos centrales électriques offraient des solutions de moyen et long terme sur vingt ans et plus, pas seulement des solutions d’urgence. »

Nette, assurée, la nièce d’Orhan Karadeniz, PDG de la maison mère de Karpowership, était présente à l’Africa Energy Forum de Lisbonne, à la mi-juin, pour marteler ce message.

Actuellement fournisseur d’électricité dans six pays d’Afrique (Gambie, Ghana, Soudan, Sierra Leone, Guinée-Bissau, Mozambique), la filiale est selon les spécialistes un game changer, un acteur qui change la donne. Créée en 2010, elle vend des kilowatt­heures aux opérateurs électriques nationaux grâce à des centrales duales (gaz et fioul lourd) construites sur des bateaux et « capables de se connecter à n’importe quel réseau électrique et sur n’importe quel pipeline gazier ». En deux mots, des centrales flottantes. Les avantages sont nombreux. Pas de plan de financement. Pas de problème de terrain. Et de l’agilité.

Multiplication des contrats de courte durée

Son premier contrat en Afrique, le turc l’a décroché au Ghana, en 2014. D’abord avec une barge munie d’une centrale de 200 MW à Tema (Sud-Est), puis remplacée en décembre 2016 par un bateau avec une centrale de 480 MW. Celui-ci doit d’ailleurs se déplacer dans les six mois à venir vers Sekondi-Takoradi (Sud-Ouest) pour profiter d’un gazoduc. Le voyage prendra une semaine.

En 2018, Karpowership s’est illustré en multipliant les contrats de courte durée sur le continent. L’entreprise turque a signé un accord de deux ans pour 30 MW en Sierra Leone afin d’alimenter Freetown, un contrat de deux ans et 30 MW pour fournir Banjul, en Gambie, un autre au Mozambique pour fournir 45 MW pendant cinq ans et, enfin, un contrat de trois ans au Soudan portant sur 150 MW.

Dans ce dernier cas, l’accord a été signé le 12 mai 2018, et Karpowership a commencé à fournir de l’électricité le 16 mai. « Le bateau était prêt, déjà en route depuis Dubaï, et nous avons eu la chance de trouver facilement une place aux abords de Port-Soudan », sourit Zeynep Harezi, 31 ans et déjà numéro trois du groupe turc. En Zambie, pays pourtant enclavé, la compagnie a ajouté 100 MW supplémentaires au réseau entre mars 2016 et mars 2018 par le biais du réseau mozambicain et zimbabwéen. Depuis le début de l’année, l’entreprise a signé deux contrats en Guinée-Bissau, le premier de un an et l’autre de cinq ans pour 17 MW et 30 MW.

Près de 850 MW en opération sur le continent

À ce jour, Karpowership possède près de 850 MW en opération en Afrique – il n’a pas souhaité nous communiquer son chiffre d’affaires. Un total encore faible par rapport à ses concurrents déjà bien installés, mais essentiel pour les pays concernés. La compagnie stambouliote fournit 26 % de l’électricité produite au Ghana, 10 % de celle du Mozambique, 80 % de celle de la Gambie et de la Sierra Leone, et 10 % de l’énergie du Soudan.

Elle est aussi présente au Moyen-Orient (en Irak depuis 2010), en Asie (Indonésie) et depuis cette année en Amérique centrale (Cuba). Sa flotte est forte de vingt navires à travers le monde, équivalant à 3 100 MW. « Vingt autres bateaux pour un total de 5 000 MW sont en cours de construction à Istanbul dans quatre chantiers navals différents, dont deux nous appartiennent. Nous discutons en ce moment même avec quinze pays pour ces navires, africains pour la moitié d’entre eux », assure Zeynep Harezi.

Nous prenons tous les risques, et nous sommes capables de les absorber mieux que quiconque

Marque de la confiance de l’entreprise en son modèle, tous les bateaux sont construits avant même d’être affectés. « Nos clients ne sont définis qu’à la toute dernière minute. […] C’est un très gros pari. Mais c’est un pari sûr. Le monde a besoin d’une électricité propre, pas chère et rapide à injecter. Et c’est ce nous offrons. »

Réduire les coûts

Une particularité qui fait jaser. « Comment une compagnie familiale peut-elle immobiliser l’équivalent de 500 millions de dollars sans un soutien extérieur ? » persifle un acteur du secteur sous le couvert de l’anonymat. Il soupçonne les autorités turques de lui accorder des garanties, faisant remarquer : « Karadeniz Holding est souvent du voyage lorsque Recep Tayyip Erdogan se rend sur le continent ». Interrogée à ce propos, Zeynep Harezi réplique : « Oui, nous prenons tous les risques. Et nous sommes capables de les absorber mieux que quiconque, car nos états financiers sont très solides. »

Comme la plupart des acteurs du marché, Karpowership n’a pas souhaité nous communiquer le prix de vente de son électricité. D’après Zeynep Harezi, ses solutions sont « systématiquement parmi les moins chères dans chacun des marchés dans lesquels [il opère] ». La compagnie déclare, par exemple, avoir permis de réduire les coûts de l’électricité de près de 50 % au Ghana.

D’après un tweet de juin 2018 du directeur de la communication de la présidence de la Sierra Leone, Tanu Jalloh, le prix pour alimenter Freetown est de 16,4 cents de dollars le KWH avec Karpowership, contre 19,596 lorsque le fournisseur était Aggreko. Un tarif qui reste trois fois supérieur à celui de certaines nouvelles centrales, notamment solaires, aujourd’hui à l’œuvre en Afrique.

Des gouvernants à convaincre

Mais les Stambouliotes voient plus loin. De nombreux pays cherchent actuellement à ajouter du gaz à leur mix énergétique afin de stabiliser leur réseau et de pallier l’intermittence des énergies renouvelables : ceux qui disposent de réserve de gaz, du Sénégal au Mozambique, mais aussi ceux qui envisagent l’importation de gaz naturel liquéfié, comme le Maroc ou l’Afrique du sud.

Le royaume chérifien songe justement à diminuer les coûts de financement de son projet pharaonique prévu à Jorf Lasfar (évalué à 4,6 milliards de dollars) grâce à Karpowership. « À terme, nous programmons de devenir une vraie compagnie Gas-to-Power, expose Zeynep Harezi, en convertissant toutes nos opérations au gaz et en dotant nos bateaux d’une unité de regazéification. Nous allons nous concentrer en particulier sur les projets Gas-to-Power de petite taille. Beaucoup de pays d’Afrique en ont besoin, et aucune compagnie n’est capable de répondre à ces besoins. C’est ce marché dont nous voulons devenir les leaders. »

Mais pour y parvenir, demeure ce fameux travail de conviction. Selon Rebecca Major, associée au cabinet d’avocats Herbert Smith Freehills : « Il va être intéressant d’observer comment les gouvernements vont juger cette offre politiquement. Car elle leur paraît plus instable, plus temporaire. Est-ce une partie de la solution ou la solution complète ? »


Le britannique Aggreko poussé à se réinventer ?

« L’offre de Karpowership a clairement bousculé le petit monde de la location et du fast-track, notamment pour Aggreko, commente un connaisseur du secteur. À tel point que le britannique a dû faire évoluer son modèle et propose désormais des solutions de plus long terme, avec une puissance plus importante. » Interrogé à ce sujet, John Lewis, son directeur Afrique, réfute l’idée.

« Nous proposons des solutions sur cinq à dix ans parce que c’est une demande de nos clients. En réalité, Karpowership ne nous concurrence que sur une partie de nos marchés : les pays qui ont un accès à la mer et disposent d’un port pour alimenter les grandes villes côtières… Dans de nombreux scénarios, ils ne sont pas compétitifs avec nous », estime-t-il.

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