Politique

Liban : Raya el-Hassan, première femme à diriger un ministère régalien dans un pays arabe

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Par - à Beyrouth
Mis à jour le 4 juillet 2019 à 14:07

La ministre de l’Intérieur Raya el-Hassan (au centre), au côté de son prédécesseur Nohad Machnouk, durant la cérémonie de passation des pouvoirs, le 6 février 2019 à Beyrouth. © Hassan Ammar/AP/SIPA

À 52 ans, Raya el-Hassan, ancienne ministre des Finances de Saad Hariri, est la première femme à occuper des fonctions régaliennes dans un pays arabe. Portrait.

L’image est inédite. Le 7 février 2019, tous les corps de la police libanaise sont en tenue d’apparat pour accueillir leur nouveau ministre de l’Intérieur. Pour la première fois dans un pays arabe, ils se mettent au garde à vous devant une femme : Raya el-Hassan. Elle avance, le regard fixe et les épaules droites. Dans son discours de prise de fonctions, elle évoque son défi : « Il m’appartient de prouver qu’une femme est capable d’assumer un tel portefeuille ministériel. »

Raya el-Hassan se retrouve à la tête de 40 000 officiers de police et de plusieurs services de sécurité. Parmi les responsabilités qui lui incombent, la sécurité intérieure et la gestion de la menace terroriste, mais aussi les états civils, l’organisation des élections ou encore la sécurité routière. Si le poste en impose, la ministre souhaite désacraliser la fonction. Son ministère, elle le veut ouvert aux citoyens. Alors que son prédécesseur n’avait pas encore réuni ses affaires, elle a fait retirer les dizaines de blocs de béton censés protéger ses bureaux et d’autres bâtiments officiels des attentats. De fait, ils étaient posés en plein milieu de la route et créaient des embouteillages monstres. Les Beyrouthins saluent le geste.

Quatre femmes sur trente ministres

Rapidement, Raya el-Hassan s’attaque aux gros dossiers – la coopération entre les services de sécurité, la violence domestique, les conditions de vie en prison. Dynamique, la ministre est sur tous les fronts. Teste les limites… qu’elle finit par toucher. Après seulement quelques jours en poste, elle se prononce pour le mariage civil ; au Liban, où cohabitent dix-huit communautés religieuses, seules les unions devant Dieu sont possibles. Levée de boucliers. Le patriarche maronite s’insurge : une « personne chrétienne ne peut pas se marier civilement, parce qu’elle sera en état de péché ». Côté musulman, le grand mufti ajoute que l’union civile est « contraire à l’islam » et « menace la cohésion familiale ». Raya el-Hassan bat en retraite.

Au Liban, la politique est une affaire d’hommes. Souvent, quand les femmes y participent, c’est qu’il n’y a pas d’héritier mâle

Malgré sa modernité affichée, le Liban reste une société patriarcale. Le gouvernement ne compte que quatre femmes sur trente ministres. Le pays est 184e sur 191 au classement des Nations unies de la représentation féminine en politique. « Au Liban, la politique est une affaire d’hommes. Souvent, quand les femmes y participent, c’est qu’il n’y a pas d’héritier mâle. Elles représentent alors un père, un mari, un frère absent », explique Catherine Batruni, historienne à l’Université américaine de Beyrouth et spécialiste des femmes en politique libanaise.

Dans ce paysage, Raya el-Hassan, qui n’est pas une héritière, fait figure d’exception. Née dans une famille bourgeoise, elle grandit à Beyrouth durant la guerre civile (1975-1990). Sa mère travaille au ministère du Tourisme. « Je n’avais pas vraiment de rêve quand j’étais petite, on ne pensait pas à ça, nous confie-t-elle. Il y avait des bombardements, notre maison a été touchée plusieurs fois. J’allais à l’école quand même et le soir je faisais mes devoirs à la lueur d’une bougie. »

« Autorité innée »

Le bac en poche, elle étudie les affaires et la finance, puis part terminer son cursus aux États-Unis. À son retour, en 1991, la guerre est terminée, et le Liban à reconstruire. Elle rejoint l’équipe de Fouad Siniora, ministre des Finances. « Il ne restait plus rien de l’ancien ministère, plus de procédures, pas d’ordinateurs, tout avait été détruit. On était quelques conseillers et on a tout refait, on a calculé un premier budget, tous les plans économiques… », se souvient-elle.

Même en pleine ­cellule de crise, quand les gens ­s’emportaient, elle conservait son sang-froid et trouvait la solution

Pour la jeune diplômée, ce premier boulot est un tremplin. Dans les années 1990-2000, elle enchaîne les missions, conseille le ministre des Finances, celui de l’Économie, travaille pour une banque privée et tâte même le terrain des institutions internationales en pilotant plusieurs projets avec le Pnud et la Banque mondiale. Mais le Liban sombre à nouveau dans la violence. En 2005, le Premier ministre Rafic Hariri est assassiné avec son ministre de ­l’Économie Bassel Fleihan. L’année ­suivante, la guerre éclate entre Israël et le Hezbollah.

Raya el-Hassan, qui vient d’être mère pour la troisième fois, est membre du cabinet du Premier ministre Fouad Siniora. « Je ne l’ai jamais vue perdre son calme, elle a une forme d’autorité innée. Même en pleine ­cellule de crise, quand les gens ­s’emportaient, elle conservait son sang-froid et trouvait la solution », raconte Asma Andraos, alors chargée de communication.

Propulsée sur le devant de la scène par Saad Hariri

L’étape clé arrive en 2009. Saad Hariri, fils du Premier ministre assassiné, devient chef du gouvernement. Il nomme Raya el-Hassan ministre des Finances – une première dans la région. « Quand il me l’a annoncé, cela m’a fait un choc, confie- t-elle. Je savais que je pouvais le faire, mais j’avais toujours travaillé dans l’ombre et, là, je me retrouvais sur le devant de la scène, ça n’allait pas de soi. » De fait, elle n’est pas à l’aise. Ses détracteurs voient en elle un pantin du Premier ministre. Les médias guettent la photo qui va faire jaser.

Ses collègues députés l’abreuvent de remarques déplacées. Fébrile, elle ne laisse à l’époque rien transparaître et redouble d’efforts. « Si vous connaissez vos dossiers, au bout d’un moment, on vous respecte », dit-elle. « Elle a une obsession de la précision. C’est une première de la classe. Elle lit beaucoup, elle a besoin de maîtriser ses dossiers, d’avoir toujours le chiffre exact », complète Asma Andraos. La stratégie paie. Petit à petit, Raya el-Hassan réussit à s’imposer sans se faire d’ennemis.

Le boulet syrien

Avec le début de la guerre en Syrie voisine, le Liban entre dans une nouvelle période de crise. Le pays est divisé entre pro-régime et pro-révolution. Plusieurs attentats terroristes secouent la capitale. Après la chute du gouvernement Hariri en 2011, Raya el-Hassan quitte le ministère des Finances. En 2013, elle est chargée du développement d’une zone économique spéciale à Tripoli, seconde agglomération du pays. Avec son port maritime, cette ville ambitionne de devenir l’un des points de passage principaux pour la reconstruction syrienne.

Mais la guerre pousse plus de 1 million de réfugiés vers le Liban. L’économie, déjà fragile, ne parvient pas à absorber le choc. De retour au gouvernement comme ministre de l’Intérieur, Raya el-Hassan prend les rênes d’un pays en crise. Elle doit aussi composer avec ses adversaires politiques, dont le Hezbollah, le puissant parti chiite engagé militairement en Syrie aux côtés du régime de Bachar al-Assad.

En tant que ministre de l’Intérieur, Raya el-Hassan chapeaute le Direction de la sûreté générale, le service de sécurité chargé du dossier des réfugiés syriens

« Elle est liée par les alliances du Premier ministre. Le gouvernement compte des membres du Hezbollah », explique Wadih al-Asmar, président du Centre libanais pour les droits de l’homme. Les exemples concrets de ce rapport de force, ne manquent pas. « En tant que ministre de l’Intérieur, Raya el-Hassan chapeaute le Direction de la sûreté générale, le service de sécurité chargé du dossier des réfugiés syriens. Mais son directeur, Abbas Ibrahim, est un proche du Hezbollah et a donc les mains libres sur la question », ajoute-t-il.

D’ici à la fin de son mandat, elle aura aussi la charge d’organiser trois élections – présidentielle, législatives et municipales. « S’il y a un héritage que j’aimerais laisser, dit-elle, ce serait un quota de femmes aux élections. Je ne dis pas que je vais réussir, mais je promets d’essayer. »