Musique

Kiddy Smile, l’artiste qui mixe voguing et politique

Kiddy Smile, sur la pochette de "One Trick Pony", son premier opus aux sonorités house et techno.

Kiddy Smile, sur la pochette de "One Trick Pony", son premier opus aux sonorités house et techno. © Nico Bustos

Porté par un premier album entêtant évoquant ses identités et son vécu, le DJ et chanteur d’origine camerounaise Kiddy Smile est devenu l’une des figures du voguing en France.

« Fils d’immigrés, noir et pédé. » Le passage à l’Élysée de Kiddy Smile en tant que DJ, à l’occasion de la fête de la musique, le 21 juin 2018, fera date. Il est alors affublé d’un sweat-shirt portant ce slogan coup de poing, accompagné de danseurs de voguing qui donnent à la cour du palais présidentiel français des airs de boîte de nuit queer à ciel ouvert.

Les réactions politiques ne se font pas attendre. Tant et si bien que Kiddy Smile se retrouve à faire le tour des médias. Une aubaine pour celui qui s’apprête à dévoiler son tout premier album, One Trick Pony, journal intime dans lequel il livre, en anglais, des expériences vécues sur fond de sonorités house et techno. Sans compter ses premiers pas au cinéma, dans Climax, le dernier Gaspar Noé, qui suit la plongée dans l’horreur d’un groupe de danseurs.

Du hip-hop à un clip de George Michael

Trente-deux ans au compteur, paraît-il. Il ne le confirmera pas. « C’est peut-être vrai, c’est peut-être faux. Je ne donne plus mon âge », lance-t-il en mâchant bruyamment son chewing-gum sans une once de retenue. Une posture qui parachève sa nonchalance déconcertante, tout comme son style vestimentaire.

Sautoir Chanel clinquant en métal doré autour du cou, grande chemise blanche entrouverte et pantalon pattes d’eph’, bleu ciel à carreaux. Le tout sur un colosse de 1,98 m à la chevelure jaune fluo ! « Je reviens du défilé Chanel », nous expliquera-t-il plus tard. Pierre Hache, n’est-ce pas ? Il ne confirmera pas non plus son véritable nom. « Je n’ai aucune envie de faire la promotion de mon patronyme. »

Celui d’un père avec qui il entretient une relation difficile. Aucune importance, assure-t-il. Il en a pourtant fait une chanson, Stuck in The Sory Line, faisant appel à un auteur faute de pouvoir prendre assez de distance avec le sujet.

Ce fils d’immigrés camerounais est né en France et a grandi à Rambouillet, dans les Yvelines. « Je n’avais pas à me soucier de grand-chose, si ce n’est d’être jeune », estime-t-il. C’est au sein de la MJC de son quartier qu’il fait ses premiers pas de danse hip-hop, à l’âge de 13 ans. Au gré des compétitions, le futur Kiddy Smile, que l’on surnomme déjà paradoxalement Smiley puisqu’il ne sourit jamais, fait son bonhomme de chemin. Jusqu’à apparaître dans un clip de George Michael.

Tournage sous tension

Et puis, les rencontres se succèdent pour cet amoureux de la mode, styliste et musicien à ses heures perdues. Il fait notamment la rencontre de Beth Ditto. La chanteuse emblématique du groupe de pop américain Gossip l’invite à l’accompagner sur scène au fameux festival Coachella, en Californie. C’est peu après que Kiddy Smile entame une véritable carrière dans la musique.

Pour tourner le clip de Let a B!tch Know, on nous a même jeté des pierres. Mais c’était important d’aller tourner dans ce milieu et de montrer une autre image de la banlieue

Car avant d’être DJ, le jeune artiste est d’abord chanteur. En 2016, il attire déjà l’attention avec le clip du très électro Let a B!tch Know. Des danseurs de voguing LGBT+, majoritairement noirs, qui livrent leurs performances au beau milieu des barres d’une banlieue… De quoi en agacer plus d’un, assure-t-il quand il en évoque le making-of.

« On nous a même jeté des pierres. Mais c’était important d’aller tourner un tel clip dans ce milieu et de montrer une autre image de la banlieue. Nous sommes assez en phase avec nos identités, alors nous avons voulu que ceux qui grandissent dans le ghetto, qui découvrent leur sexualité et s’interrogent, sachent que nous avons vécu la même chose. »

Intersectionnalité

Ce « nous », c’est celui des membres de la communauté « voguing » de Paris, inspirée par celle de New York (lire ci-contre) et popularisée par la danseuse Lasseindra Ninja. Kiddy Smile fait la connaissance de cette dernière lors de soirées aux Bains Douches, boîte de nuit parisienne, avant de lui-même participer à des ballrooms, des compétitions de voguing.

« J’ai très vite compris que ce n’était pas seulement une danse. C’est un style de vie avec une forte dimension sociale et politique. Au sein d’une ballroom, ta sexualité, ta couleur de peau ou ton sexe biologique importent peu. Tu peux y être toi-même sans peur d’être jugé. » Noir et « pédé », donc.

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« Il y a énormément de gens qui ne comprennent pas ce qu’est l’intersectionnalité. Quand on me dit que j’ai été courageux de tourner un clip avec des danseurs LGBT+ dans une cité, j’ai envie de répondre qu’il me faut le même courage pour le faire en tant que personne noire au sein de la communauté homosexuelle. »

S’il n’est pas retourné au Cameroun depuis dix-huit ans, Kiddy Smile dit entendre l’Afrique partout. Dans la musique qu’il fait par exemple. « Je me suis rendu compte que la house parlait plus à mon mode de vie que le hip-hop. Je considère que c’est de la musique africaine, même si elle a été complètement whitewashed. » Kiddy Smile cite d’ailleurs Frankie Knuckles, Fast Eddie ou Joe Smooth parmi ses influences.

Lutte permanente

« Parce que je suis ouvertement gay, ma mère ne tient pas forcément à ce que je me rende au Cameroun. Elle a peur pour moi. Mais les cultures africaines m’intéressent beaucoup. » La culture du voguing pourrait-elle se développer sur le continent ? « Il faudrait que ce soit vraiment underground alors ! Mais je suis sûr d’une chose : si les sociétés africaines rejettent à tel point l’homosexualité, c’est que le colonialisme est passé par là », analyse celui qui a fait son coming out, auprès de sa mère, quand il avait une vingtaine d’années.

Je ne suis pas militant ou le porte-drapeau de quoi que ce soit, mais cet album parle de ma vie

Le morceau éponyme de son disque One Trick Pony fait écho à ses intimes convictions. « J’y évoque le quotidien de beaucoup de jeunes gens en France, issus de l’immigration. Il faut toujours devoir prouver quelque chose. C’est une lutte permanente pour obtenir la validation des autres », confie-t-il. Lui estime ne plus en être là : « Je crois en la qualité de ce que je fais. Je ne suis pas militant ou le porte-drapeau de quoi que ce soit, mais cet album parle de ma vie. Et force est de constater que mon existence est politique. »


De New York à Paris

Dans les années 1970, la communauté LGBT afro et latino de New York, victime de racisme au sein des milieux gays, se lance dans l’organisation de ballrooms : des compétitions de voguing, danse de la culture hip-hop. En France, la communauté voguing s’est construite au cours des années 2010, grâce à des personnalités comme Lasseindra Ninja ou Stéphane Mizrahi.

J’évolue dans la catégorie « runway ». Il s’agit de proposer la meilleure démarche, à la façon d’un mannequin

Puis les premières houses (équipes) sont nées, se mesurant au cours de balls. « Pour ma part, j’évolue dans la catégorie « runway ». Il s’agit de proposer la meilleure démarche, à la façon d’un mannequin », indique Kiddy Smile. Deux documentaires permettent de comprendre cet univers : Paris Is Burning, sur la culture new-yorkaise du ball dans les années 1980 (réalisé par Jennie Livingstone et sorti en 1991) et Paris Is Voguing, sur la ballroom scene parisienne, de Gabrielle Culand (2017).

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