Cinéma

En Algérie, sur les pas de ceux qui contestent le pouvoir depuis 2011

Le long-métrage « Fragments de rêves » de Bahïa Bencheikh-El-Fegoun, sera présenté le 18 juin à l’ABC de Toulouse, le 5 juillet à l’Utopia de Bordeaux, et en novembre à Paris lors du Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient. © allers retours films

Avec son documentaire « Fragments de rêves », un temps censuré, Bahïa Bencheikh-El-Fegoun ausculte la lame de fond qui traverse la société algérienne depuis 2011.

« Le monde d’aujourd’hui ne peut endurer la poésie, et la poésie n’exprime plus rien dans ce monde », lâche, désabusé, Adel Sayad. Comment dire plus poétiquement la désolation d’un pays ? À l’image de cette quasi-antithèse du journaliste et poète écorché vif, le deuxième long-métrage de Bahïa Bencheikh-El-Fegoun, Fragments de rêves, se décline en deux teintes : l’amour et la révolte.

Fil conducteur du documentaire, la voix feutrée de la réalisatrice accompagne le spectateur sur les routes de cette vaste Algérie endolorie par son histoire et qu’elle aime tant. Comme dans un road-movie, nous parcourons les grands espaces… pour nous arrêter en divers endroits, sur les pas de ceux qui ont contesté la politique de l’État durant cette dernière décennie.


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Mêlant images saisies dans l’action, archives du web et entretiens, Bahïa Bencheikh-El-Fegoun nous amène à la rencontre d’hommes qui, non dénués d’humour, ne cessent de se battre depuis 2011.

« On ne revendique plus, on agit »

C’est avec émotion que nous assistons ainsi à une série de séquences de lutte. Chacune, par la parole de ses acteurs, déferle à l’écran comme une vague dont l’écume produirait la suivante. Du mouvement de la Coordination nationale de défense des droits des chômeurs à la grève des médecins des hôpitaux publics, c’est une mosaïque d’élans pour réinventer un pays que nous donne à voir Fragments de rêves.

« Je n’aime pas mon pays, je construis mon pays. On ne construit pas un pays à coups de sentiments. » Pragmatiques, les Algériens montrent que « la révolution, c’est redevenir le sujet de sa propre histoire ».

Des milliers d'Algériens dans les rues d'Alger, mardi 2 avril, pour célébrer la démission du président Abdelaziz Bouteflika. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Avec les manifestations pour le retrait du “clan Bouteflika”, nous prenons en main les affaires de la “cité”, au sens noble du terme

Parmi eux, la caméra de la jeune Algéroise croise le youtubeur Tarek Mammeri, qui avait brûlé publiquement sa carte d’électeur en 2012, dénonçant « l’incapacité des dirigeants politiques à résoudre les problèmes sociaux ».

Lors de notre entretien à Alès (France) – où son film était projeté dans le cadre du festival Itinérances –, Bahïa Bencheikh-El-Fegoun insistait sur ce désaveu : « Avec les manifestations pour le retrait du “clan Bouteflika”, nous prenons en main les affaires de la “cité”, au sens noble du terme. Les gens parlent politique du matin au soir et en tirent des actes. On ne revendique plus, on agit. »


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« Œuvre vivante »

En septembre 2018, le ministère algérien de la Culture avait interdit la diffusion de Fragments de rêves, l’accusant d’« incite[r] à l’opposition politique née du mouvement des révolutions arabes de 2011 en Tunisie et en Égypte ». Ce qui avait valu au film d’être retiré du programme des Rencontres cinématographiques de Béjaïa. Ses organisateurs avaient alors suspendu le festival en attendant que leurs « conditions de libre exercice soient assurées ».

Une chape s’est déchirée et, petit à petit, l’Algérie s’ouvre aux Fragments de rêves

Faisant fi de la censure, l’association Project’heurts a organisé à Béjaïa, le 23 mars, la projection de cette « œuvre vivante, qui a des choses à dire, comme toutes ces personnes qui débattent aujourd’hui », se réjouit la réalisatrice. Celle qui, en 2014, avait posé la question du voile et des violences faites aux femmes dans un premier long-métrage intitulé H’na Barra (« Nous dehors ») voit aujourd’hui des femmes intégrer à la contestation du régime celle du Code de la famille. Une chape s’est déchirée et, petit à petit, l’Algérie s’ouvre aux Fragments de rêves.

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