Politique

Nigeria : la défiance de l’émir Sanusi II envers Buhari lui coûtera-t-elle son trône ?

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Trop critique envers le pouvoir de Muhammadu Buhari, l’émir Muhammadu Sanusi II, puissante figure traditionnelle, risque de perdre son trône.

Chaque année, l’on vient de loin pour vivre le Durbar à Kano. Trois jours durant, à la fin du ramadan, la foule se masse dans les rues de la grande cité du nord du Nigeria afin d’admirer la parade de l’émir. En tenue d’apparat, entouré de cavaliers richement vêtus, Son Altesse réaffirme ainsi le pouvoir qu’il tient de ses ancêtres.

Cette année, pourtant, il n’y a pas eu de fête. Officiellement, le gouverneur a pris cette décision pour des raisons de sécurité, alors que plane la menace d’attaques de Boko Haram. Mais, pour beaucoup, cette annulation éminemment politique résulte d’une rivalité digne d’un épisode de Game of Thrones : pas question pour Abdullahi Umar Ganduje, gouverneur de l’État de Kano et proche de Muhammadu Buhari, d’offrir une nouvelle occasion de briller à l’émir Muhammadu Sanusi II, puissante figure traditionnelle et deuxième leader musulman du pays.

Défiance

D’un côté, le All Progressives Congress (APC), le parti du président Buhari, réélu en février pour un second mandat mais dont la popularité s’érode. De l’autre, l’Émirat de Kano, que dirige depuis 2014 un homme aussi flamboyant que médiatique. Bien que coiffé d’un long voile qui lui couvre la bouche, Muhammadu Sanusi II n’hésite pas à prendre la parole et à s’immiscer dans le débat public.

En 2017, il est accusé d’avoir détourné 17 millions d’euros. Lui crie au « complot »

Ces intrusions répétées ont tellement agacé le pouvoir qu’au début de mai le gouverneur a divisé le territoire sur lequel règne l’émir en cinq. Bien que la décision fasse l’objet d’un recours, il ne lui a laissé que la plus petite part et a nommé quatre notables à la tête des autres entités. Quelques jours plus tard, Sanusi II s’est vu encore un peu plus menacé.

Voitures de luxe, billets d’avion…

Le gouvernement a révélé qu’il était sous le coup d’une enquête pour détournement de fonds, d’un montant de 3,4 milliards de nairas (environ 8,3 millions d’euros). La commission anticorruption recommande sa suspension : c’est son trône que Muhammadu Sanusi II joue désormais.

Voilà des années que le chef traditionnel défie les autorités. Celui qui s’appelait encore Sanusi Lamido Sanusi dirigeait la Banque centrale depuis 2009 lorsque, en 2014, il avait été relevé de ses fonctions. Goodluck Jonathan, le président de l’époque, n’avait guère apprécié qu’il joue les justiciers en dénonçant la « disparition » de 20 milliards de dollars.

Depuis, le dirigeant a changé, mais pas le ressentiment face à cet « insolent », qui fait le show dans les conférences internationales. Voitures de luxe, billets d’avion… En 2017, il est accusé d’avoir détourné 17 millions d’euros. Lui crie au « complot ».

Lamido Sanusi, Émir de Kano au Nigéria, ancien gouverneur de la Banque centrale, deuxième dignitaire religieux musulman du pays. A Paris, le 19 septembre 2017. © Vincent Fournier/JA


>>> À LIRE – Nigeria : le puissant émir de Kano, Lamido Sanusi, se revendique « moderne et musulman »


La politique de Buhari critiquée

De fait, cet homme de 57 ans a tout pour exaspérer un président malade et de près de vingt ans son aîné : il n’a jamais hésité à fustiger son action politique et celle de son gouverneur ; il dénigre certaines coutumes là où la charia a force de loi ; il prône la modernité dans des régions largement conservatrices.

Cette fois, la bataille s’annonce plus âpre que jamais

Alors que les élections générales de février-mars ont été rudes pour l’APC (dans l’État de Kano, Ganduje a été réélu de justesse), ces critiques ne semblent pas lui avoir été pardonnées. Certes, Sanusi II est toujours parvenu à se sortir des mauvaises passes, mais, cette fois, la bataille s’annonce plus âpre que jamais. Ce n’est pas vraiment rassurant. La dernière fois qu’un gouverneur avait contesté le pouvoir de l’émir, au début des années 1980, la grande ville du Nord avait connu un déchaînement de violence.

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