Cinéma

Cinémathèque de Tunis : de la propagande au débat

Au cœur de la Cité de la culture de la cinémathèque de Tunis. © Ons Abid pour JA

Dans un cadre flambant neuf, la jeune cinémathèque de Tunis assure sa programmation avec de petits moyens. Tout en espérant restaurer les grandes œuvres nationales pour leur donner une seconde vie.

C’est un décor de superproduction. Un globe vert enchâssé dans une tour de 60 m de haut surplombe une arche colossale, des colonnades et des créneaux. Entre avenue et route, l’immense bâtiment rectangulaire de la Cité de la culture de Tunis se repère de loin. Style soviétique ? Non : bénaliste ! Si le chantier, commencé il y a plus de dix ans, porte la trace de l’ancien régime, le complexe a été inauguré en mars 2018, tout comme la nouvelle cinémathèque de Tunis.

Située au troisième étage, cette dernière invite à plonger dans la mémoire du pays. Version affiches sépia, bobines et panneaux de bois. Loin du hall monumental qui a la froideur d’un centre commercial.

Programme éclectique

« La difficulté consiste à investir cet espace et à lui donner du sens et une âme », murmure son directeur artistique, le documentariste Hichem Ben Ammar, en poussant la porte de la salle. Des silhouettes se fondent dans la lumière bleutée de l’écran, figé sur la scène d’un film de Bergman qu’un spécialiste décrypte pour une quinzaine de curieux. Rendez-vous du vendredi après-midi, cet atelier du Ciné-Club de Tunis accompagne le cycle consacré au cinéaste suédois.


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Avec des entrées plein tarif à 3 dinars (0,86 euro), elles sont accessibles à tous. Antonio Banderas côtoie Henri-Georges Clouzot, des divas de la chanson arabe et des personnages d’animation, dans une programmation éclectique qui questionne aussi bien la torture que la liberté de la presse. Le but : faire de la cinémathèque un lieu de pédagogie et d’échanges pour les passionnés et le grand public. Actuellement, les projections rassemblent 25 spectateurs en moyenne. « On voudrait que ça vive davantage, confie Hichem Ben Ammar. On attire des cinéphiles retraités, mais plus la moyenne d’âge baisse, plus je suis content. » Pour l’heure, la centaine d’abonnés ne rivalise pas avec le millier que totalise la page Facebook…

Il y avait 100 salles commerciales en 1956 contre une vingtaine, aujourd’hui, dans le pays. La cinémathèque ne peut que réconcilier le public avec la salle

Mais ce nouveau-né en habits de géant ne risque-t-il pas de faire de l’ombre à la dizaine de cinémas que compte encore la capitale ? Pour les acteurs du secteur, la concurrence vient plutôt des milliers de vidéoclubs qui vendent en toute impunité des DVD piratés. « Il y avait 100 salles commerciales en 1956 contre une vingtaine, aujourd’hui, dans le pays. La cinémathèque ne peut que réconcilier le public avec la salle », ajoute Hichem Ben Ammar, avant de concéder : « La défiance existe, car on doit transformer la vocation de cet espace, créé dans un souci de propagande sous la dictature. »

Hichem Ben Ammar, producteur et réalisateur, directeur de la Cinémathèque tunisienne. © Ons Abid pour JA

Le fruit de combats sédimentés

Le directeur assume. La cinémathèque de Tunis est le fruit de combats sédimentés et d’une grande patience. Le projet a été porté par plusieurs générations de cinéphiles et son évolution s’est faite au gré de grands épisodes de l’histoire tunisienne. Une histoire que l’institution entend préserver en transmettant son patrimoine. Les lieux ont en effet pour seconde vocation la conservation des films, en particulier tunisiens. Une manière de trancher avec les amnésies des précédents régimes. « La question de la réappropriation de la mémoire fait partie de la souveraineté d’un peuple », aime à dire le directeur.

Les pellicules sommeillent encore dans les locaux de l’ancienne société de cinéma tunisien et les caves du ministère de la Culture

Pour ce faire, la cinémathèque a annexé, dans le cadre d’un partenariat, les 1 000 m2 du huitième étage de la Bibliothèque nationale de Tunisie, située dans un autre quartier. Les armoires sont en place ; les processus de maîtrise de l’humidité et de la température, déjà testés. Mais les pellicules sommeillent encore dans les locaux de l’ancienne société de cinéma tunisien et les caves du ministère de la Culture. De rares particuliers en possèdent également. « Certains négatifs ont disparu de Tunisie », regrette Mohamed Challouf, ex-conseiller artistique du projet.

SOS patrimoine

Celui qui, dès 2011, organisait un colloque sur le « patrimoine cinématographique en péril », reconnaît sa déception face à la lenteur du projet. Les cinémathèques européennes ont pourtant proposé leur aide et c’est grâce à elles que trois films tunisiens ont été restaurés en un an. Celle de Milan a ainsi numérisé Les Anneaux d’or, de René Vautier, où Claudia Cardinale fait sa première apparition à l’écran. Dans un contexte économique difficile, les 600 000 dinars de budget annuel ne suffisent pas tant la tâche est immense, et la cinémathèque ne dispose pour l’instant ni de labo ni d’équipements…

En attendant, la cinémathèque a déjà du grain à moudre avec les films contemporains. En l’absence de législation spécifique, elle ne peut avoir accès qu’aux copies des films subventionnés, les distributeurs ne cédant les droits des autres productions qu’à des tarifs commerciaux, 200 euros en moyenne la projection. Intenable. « Nous demandons des tarifs préférentiels ! Heureusement, pour les films tunisiens, des producteurs comme Cinetelefilm ou Propaganda les partagent gratuitement », explique Chaïma Chorfane, chargée de production. Les professionnels attendent que la cinémathèque fasse davantage la promotion du cinéma national indépendant.

On essaie de créer le débat en faisant souffler le vent sans provoquer de tempête

« Regardez comme le visage est frôlé », entend-on dans l’atelier consacré à Bergman, devant une scène de Persona. La salle parle « vampires », « folie » et « érotisme », à la lisière du consensuel. « On essaie de créer le débat en faisant souffler le vent sans provoquer de tempête », reconnaît Ben Ammar. Si la cinémathèque entend jouer un rôle dans la transition démocratique, il faut savoir naviguer entre les lignes d’un pays où les représentations du sacré avaient provoqué des violences lors de la diffusion sur petit écran de Persepolis, de Marjane Satrapi, et de Laïcité Inch’Allah ! sur internet. « Nous cherchons le compromis sans la compromission, car, en Tunisie, certains aiment manger épicé, d’autres, sans sel ».


Une longue histoire

Dès 1958, le groupe des « amis de la cinémathèque » négocie des salles et se procure des pellicules auprès de la cinémathèque de Paris. Les mouvements de mai 1968, et le symbole de contestation qu’est devenue l’institution parisienne, mettront un point d’arrêt à cette précaire coopération.

De 1976 à 1980, une salle d’art et d’essai subventionnée de la Satpec (Société anonyme tunisienne de production et expansion) s’appelle déjà « cinémathèque », mais elle n’en porte que le nom, n’ayant aucune capacité de conservation. Attenante au ministère de l’Information, rue d’Alger, elle est fermée par crainte d’un attentat lors de l’incursion des forces de Mouammar Kadhafi, à Gafsa, en 1980.

La même année, la cinémathèque d’Alger envoie une cinquantaine de films à sa voisine pour que la Satpec les diffuse. En vain : les bobines restent bloquées durant près d’un an à la douane avant un retour à l’expéditeur. Le Centre des arts vivants du jardin du Belvédère prend le relais en 1981, avant que Ben Ali, devenu président en 1987, n’en fasse le mess des officiers. Hichem Ben Ammar en est alors l’animateur.

Il n’empêche, le septième art a (sur)vécu en Tunisie au travers des festivals et du réseau des ciné-clubs, bulles d’expression particulièrement vivantes sous l’ère Bourguiba. L’opposition de gauche s’y côtoyait. Leur vitalité s’est tarie à partir du début des années 1980.

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