Elections

Identification biométrique : un marché africain très convoité

Le président sénégalais, Macky Sall, se pliant au processus d’identification lors de l’ouverture de l’aéroport Blaise-Diagne, le 7 décembre 2017. © HO/PRESIDENT’S OFFICE/AFP

Dans un secteur en pleine expansion, les géants internationaux décrochent la plupart des contrats liés à la reconnaissance digitale et faciale. En attendant l’émergence d’un challenger africain.

Le docteur Joseph Atick, président d’ID4Africa, se félicite de la hausse de la participation à son cinquième forum annuel, qui se tient du 18 au 20 juin, à Johannesburg. « Lors de notre premier forum, à Dar es-Salaam, en 2015, nous recevions 300 délégués, parmi lesquels 95 représentants gouvernementaux de 20 pays, explique le responsable. À Johannesburg, nous allons accueillir 1 500 délégués, dont 650 officiels venus de 50 pays », se réjouit-il.

ID4Africa, qu’il pilote depuis sa création, en 2014, associant entreprises spécialisées, gouvernements africains et bailleurs de fonds, promeut « l’identité juridique pour tous en Afrique » à travers des outils de reconnaissance modernes qui utilisent les empreintes digitales, l’iris ou les traits du visage. Selon une estimation de la Banque mondiale, le continent compte à lui seul la moitié des 1,1 milliard de personnes dans le monde incapables de prouver leur identité, ce qui en fait un marché potentiel majeur pour les entreprises du secteur.

Sur le continent, le seul marché des papiers d’identité biométriques et numériques est estimé à 1,4 milliard d’euros par le cabinet spécialisé Acuity Market Intelligence. À l’échelle mondiale, le segment de la reconnaissance biométrique mobile (utilisant smartphones et tablettes, notamment pour des paiements) est appelé à devenir le moteur de ce marché, avec un chiffre d’affaires global qui devrait, selon la même source, passer de 18 milliards d’euros en 2018 à 44,7 milliards en 2022. Cette révolution touchera nécessairement le continent, habitué à sauter les étapes technologiques.


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Des chiffres qui illustrent les belles perspectives de ce marché, qui a émergé au début des années 2000 avant de connaître une forte croissance depuis les années 2010. Dans son rapport d’activité 2018, le leader du marché, Gemalto (2,969 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2018), acquis en début d’année par le géant technologique français Thales, indique que la croissance à 11 % de son activité « identité, internet des objets et cybersécurité » bénéficie de la multiplication des programmes gouvernementaux touchant aux registres de l’état civil et aux fichiers électoraux. Ce marché a d’ailleurs été érigé comme prioritaire par la firme franco-néerlandaise en 2019, alors que l’activité du segment « cartes à puce et services d’émission » stagne et que celle de sa branche « cartes SIM amovibles » est en repli.

Impact sur les finances publiques

Inscription sur les listes électorales, à Nairobi, en janvier 2017. © Charles Onyango/XINHUA-REA

« C’est actuellement la demande qui tire le marché », estime le Dr Atick. Les obligations réglementaires – telles que celles de la Cedeao –, appuyées financièrement et techniquement par des bailleurs de fonds, ont encouragé les États du continent à lancer des projets pour moderniser leurs services de l’état civil. Mais les acteurs du marché insistent aussi sur la volonté politique des gouvernants.

Parmi les arguments qui font mouche auprès d’eux, outre la sécurisation de la reconnaissance de l’identité des personnes pour voter, voyager ou avoir accès aux soins de santé, figure le fort impact économique de la mise en place de ces technologies sur l’activité de certains secteurs, mais aussi sur les finances publiques. En un an et demi, l’Inde a ainsi épargné plus d’argent que n’en représente le coût de son nouveau système d’identification biométrique des bénéficiaires de son système de protection sociale. Sa mise en place a fortement réduit la fraude aux identités multiples, un phénomène extrêmement onéreux qui touche aussi le continent africain.

« Du fait justement de ce retour rapide sur investissement, les pays africains n’ont pas besoin d’aides financières importantes pour mettre en place des systèmes d’identification biométriques, mais seulement d’un capital d’amorçage », estime le Dr Atick. La Banque mondiale a ainsi prêté 1,8 million d’euros à la Côte d’Ivoire pour son programme de nouvelles cartes d’identité ; 4,4 millions d’euros à la Cedeao ; et 5,3 millions d’euros à Djibouti.

Au total, l’institution de Bretton Woods a accompagné de nombreux pays, avec une trentaine d’évaluations depuis cinq ans, chacune pouvant donner lieu à un prêt ou à un don de sa part, ce qui permet ensuite de mobiliser d’autres partenaires financiers. Le Fonds fiduciaire d’urgence de l’Union européenne est, quant à lui, en train de débourser 25 et 28 millions d’euros pour la modernisation des états civils malien et sénégalais.

« Avec la question de l’immigration, devenue un thème majeur dans les pays occidentaux, Europe et États-Unis en tête, certaines agences de développement ont augmenté leurs financements en faveur de l’amélioration de la gestion des registres de l’état civil et du contrôle aux frontières dans les États du continent », observe un cadre d’une entreprise spécialisée du secteur.

Un passeport semi-biométrique congolais. © Trésor Kibangula/J.A.

Nous ne sommes que quatre ou cinq à nous faire face sur le marché mondial

Résultat de l’engouement des États africains – et de leurs soutiens financiers – pour les projets d’identification biométrique, ce marché attire de nouvelles entreprises. Trente-huit sociétés ont répondu en 2016 à l’appel d’offres de la République démocratique du Congo pour la mise à jour du registre électoral, remporté par Gemalto. Mais toutes les candidates n’ont pas les mêmes chances de décrocher ces contrats.

« Nous ne sommes que quatre ou cinq à nous faire face sur le marché mondial, même si d’autres sociétés peuvent tirer leur épingle du jeu localement, pour des raisons techniques ou politiques », explique Ronny Depoortere, vice-président de la division People ID de Zetes, dont le chiffre d’affaires a atteint 286 millions d’euros en 2017 (dont 54 millions pour sa division consacrée à l’identification biométrique). Le dirigeant met en avant la capacité de son groupe à organiser des déploiements à grande échelle, à consolider des données et à les intégrer aux systèmes préexistants. « Zetes, affirme-t-il, dispose d’un avantage décisif par rapport aux concurrents qui pensent pouvoir décrocher des marchés avec la seule technologie, sans déployer de ressources humaines sur le terrain. »

« Les critères techniques et la capacité à livrer des solutions dans les délais sont souvent équivalents aux critères financiers dans les appels d’offres sur le continent », complète Thierry Mesnard, vice-président Afrique de Gemalto, chargé des activités sécurité et identité numériques.

Chaîne de valeur

Autre poids lourd, Idemia (2,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires), né en 2017 de la fusion des entités biométriques de Safran, Morpho et Oberthur Technologies. Présent dans 25 pays africains, le groupe gère actuellement la plus grande base de données biométriques du continent, au Nigeria.

C’est face à ce géant que le belge Semlex, autre acteur majeur, a remporté en avril, en Côte d’Ivoire, l’énorme marché du registre national des personnes physiques et de la fourniture de cartes d’identité, estimé à 703 millions d’euros. De son côté, l’allemand Veridos (167 millions d’euros de CA en 2017) est actif en Ouganda, en Zambie ou au Maroc. Enfin, l’entreprise publique française IN Groupe (283,2 millions d’euros de CA en 2017) ou encore l’allemand Mühlbauer, présent au Mozambique (266,4 millions d’euros en 2017), continuent, eux aussi, de répondre à des appels d’offres en Afrique.

Alors qu’il y a quelques années il était courant de voir plusieurs de ces entreprises collaborer sur un même projet (c’était encore le cas de Gemalto et de Zetes en 2009, au Gabon, ou de Gemalto et de Veridos en 2017, en Zambie), chacun de ces géants travaille le plus souvent en solo aujourd’hui.

« Les États préfèrent désormais traiter avec une seule entreprise, généralement un grand acteur international avec des références, ce qui est plus rassurant. Par conséquent, les grands groupes, dont Gemalto, se sont organisés pour pouvoir répondre seuls à des appels d’offres complets de solution de bout en bout », indique Thierry Mesnard. Ils ont, pour cela, notamment procédé à une série de fusions-acquisitions pour pouvoir être présents sur toute la chaîne de valeur, tout en étant capables, grâce à des partenariats, de proposer à leurs clients un choix entre différentes solutions technologiques fournies par des partenaires indépendants.


>>> À LIRE – Élections : biométrie et nouvelles technologies ne sont pas des garanties


En 2016, Gemalto a repris Cogent, l’activité Identity Management de 3M, récupérant ainsi un éventail de solutions pour l’identification civile ou le contrôle aux frontières. De son côté, Semlex a acheté en 2014 sa propre imprimerie pour ne plus dépendre de prestataires. Concentration du marché toujours : une année avant la naissance, en 2017, d’Idemia et la reprise de Gemalto par Thales, Zetes était racheté par Panasonic. « Cela nous donne aujourd’hui la possibilité d’intégrer dans nos offres de nombreuses technologies de pointe dans lesquelles la maison mère excelle, par exemple en reconnaissance faciale », fait valoir Ronny Depoortere.

Derrière ces meneurs, décidés à s’approprier la plus grosse part du gâteau du marché de la reconnaissance biométrique, les groupes africains de plus petite taille peinent à séduire. Le sud-africain Waymark a bien décroché en 2010 la gestion du fichier électoral de la Guinée, mais il s’est attiré des critiques pour son manque d’expérience en la matière. Plusieurs sociétés se font toutefois progressivement une place, surtout en tant que sous-traitants de groupes plus importants et internationalisés.

Parmi elles, on peut noter les sud-africains BioRugged, Secure ID et Ideco, le nigérian Seamfix, et le ghanéen Margins Group, qui effectuent des prestations qui vont de la fourniture d’appareils à l’organisation des enrôlements biométriques. Mais on attend encore l’émergence d’un challenger africain qui puisse rivaliser avec les géants internationaux dominant actuellement le secteur.


139 millions de pièces d’identité de nouvelle génération

Selon le cabinet spécialisé Acuity, près de 139 millions de papiers d’identité biométriques et numériques seront fabriqués, en 2019, en Afrique et au Moyen-Orient. Un record pour la zone, même si, selon la même source, ce chiffre devrait commencer à décroître à partir de 2020 (119 millions de documents en 2021) avec la fin du passage à ce mode d’identification dans la plupart des pays.


Nigeria, une carte intelligente

Alors que trois Nigérians sur quatre n’avaient pas de documents officiels au début des années 2000, le programme de carte d’identité biométrique intelligente, lancé en 2014 par la National Identity Management Commission (NIMC), est ambitieux : le nouveau sésame doit d’abord servir de document de voyage et de carte de paiement, puis, dans un second temps, de permis de conduire, de document d’assuré social et de carte d’électeur. En janvier 2019, seulement 33,7 millions de Nigérians – sur une population totale de 190 millions d’habitants – avaient reçu un numéro d’identité unique. Les grands partenaires du projet sont Idemia et Trüb (filiale de Gemalto), ainsi que MasterCard pour la partie paiement.


>>> À LIRE – Niger : Gemalto réalisera le premier fichier électoral biométrique du pays


Les banques centrales intéressées

« Partout en Afrique, les associations bancaires me disent que l’on ne pourra pas améliorer l’accès des particuliers au crédit tant que l’on n’aura pas sécurisé davantage la reconnaissance de l’identité des clients sollicitant un appui financier », indique Joseph Atick, qui préside le mouvement ID4Africa. Selon ce spécialiste, plusieurs banques centrales africaines se renseignent actuellement sur la possibilité de mettre en place des systèmes fondés sur les technologies biométriques permettant d’éviter l’usurpation d’identité et le surendettement.

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