Livres

L’Algérie, la France et moi : « Rue des Pâquerettes », le grand retour de Mehdi Charef

Mehdi Charef

Mehdi Charef © Cyrille Choupas

« Rue des Pâquerettes » marque le grand retour à la plume de Mehdi Charef. Témoignage poignant sur la première génération d’immigrés algériens, ce premier volet d’une trilogie autobiographique jette un regard lucide sur l’Hexagone.

Mehdi Charef est une figure de la littérature française. En 1983, celui qui avait été ouvrier pendant quatorze ans publie Le Thé au harem d’Archi Ahmed, devenu Le Thé au harem d’Archimède dans une adaptation au cinéma que l’autodidacte a lui-même réalisée. Coup d’essai, coup de maître, avec le césar du meilleur premier film. Auteur de dix autres films, Charef est un écrivain rare et précieux. Rue des Pâquerettes, son cinquième roman, est un double événement : il paraît après une éclipse de treize ans et c’est son tout premier récit autobiographique.

Pour en parler, l’auteur né en 1952 à Maghnia (Algérie) nous a donné rendez-vous place de Clichy, où se déroulent quelques scènes du livre. Passionnant, il nous détaille l’histoire du premier Photomaton de Paris, rue d’Amsterdam, où il s’est fait tirer le portrait, en famille. C’est tout un pan de l’histoire de la première génération de l’immigration qu’il déroule avec gouaille à sur cette terrasse comme dans son œuvre, celle d’un « Français d’ici » selon son expression.

Un nouveau départ en France

« Je n’arrive pas à dire que je suis français, mais je ne suis pas algérien. Mes parents, ma maison, mes habitudes, ma vie sont ici. Je n’ai pas envie de partir. Je suis d’ici. J’aime la France, j’aime ce pays, il m’a permis de faire beaucoup de choses. Mes enfants, eux, disent qu’ils sont français, mais ma génération a du mal. Je sens que je ne suis pas français dans le regard des gens. Ce n’est pas du racisme, mais ils ont une certaine façon de me regarder. »

Rue des Pâquerettes nous immerge dans un lieu des livres d’histoire, les bidonvilles de Nanterre, où la famille Charef s’installe en 1962. Un nouveau départ en France, comme c’est le cas de la toute jeune maison d’édition Hors d’atteinte : « Marie Hermann et Ingrid Balazard voulaient ouvrir une maison d’édition. Elles m’ont dit que, si je n’acceptais pas d’écrire mon enfance dans les bidonvilles, elles arrêtaient leur projet. Ça m’a culpabilisé : elles sont courageuses, vaillantes, elles veulent ouvrir une maison d’édition à condition que j’écrive. Et comment raconter ça ? Avec le jour de l’arrivée. »

Ainsi suit-on un gamin de 10 ans à la découverte d’un tout nouveau pays, d’un nouvel environnement, d’une nouvelle langue : « On avait appris à l’école qu’il fallait qu’on abandonne la langue arabe, que notre avenir était ici, que beaucoup de choses de nous allaient disparaître si nos parents ne faisaient pas en sorte de les garder : des rites, des traditions. La première chose palpable, c’était que tout ce qu’on avait avant, notre enfance, ne comptait plus. Tu n’es plus rien. Il faut que tu t’adaptes, j’avais peur que tout ce que j’avais appris dans mon enfance n’ait servi à rien. »

Pour moi, le choc des cultures, c’est que je continuais d’être indigène, que mon père continuait d’être indigène. Le livre parle de ça

La succession des anecdotes convoque les émotions contrastées, entre tristesse, tendresse et humour. Mais au-delà d’un regard sur le passé, c’est une conscience du monde qui s’exprime sur les rapports de domination :

« On était pauvres, et il y avait le colonialisme qui nous humiliait encore plus. La force du colon, c’est de faire croire que c’est de ta faute parce que tu ne sais pas écrire le français, parce que tu n’es pas allé à l’école, parce que ton père n’est pas allé à l’école. Ils se sont dit qu’il fallait qu’on nous maintienne dans l’état d’indigène pour garder ce qu’ils construisaient pour eux. Pour moi, le choc des cultures, c’est que je continuais d’être indigène, que mon père continuait d’être indigène. On était toute la famille des indigènes et il fallait qu’on réagisse comme des indigènes. Le livre parle de ça. »

Une condition dont Mehdi Charef perçoit toujours les relents dans l’actualité. « Quand j’entends quelqu’un qui dit : “Il ne faut pas mettre ton voile, c’est pour ton bien que je dis ça”, ça me rappelle le colon. »

 

Dire non

Mehdi Charef, pendant le tournage du film Le Thé au harem d’Archimède, en 1984. © Jacques PRAYER/Gamma-Rapho via Getty Images

Ça a été le déclic, je me suis dit que je pourrais peut-être devenir un jour écrivain

L’école joue un rôle central dans le destin du futur écrivain. C’est là qu’il découvre sa vocation :

« En sixième, le prof de français nous a donné une rédaction libre en nous disant de raconter quelque chose de nous. Le lendemain, il nous a rendu nos copies de la moins bonne à la meilleure. À un moment, il n’en restait que deux, celle de Guy, le gars qui avait toujours les meilleures notes, et moi. Je me suis dit qu’il avait oublié ma feuille ou qu’il ne l’avait pas du tout aimée. Deuxième, c’était Guy et j’étais premier. Il a dit à la classe que je racontais très bien mon histoire, qu’elle était drôle. Ça a été le déclic, je me suis dit que je pourrais peut-être devenir un jour écrivain. Une autre fois, j’ai écrit sur les Jeux olympiques de Mexico. Tommie Smith avait gagné le 200 mètres, John Carlos était troisième, et ils ont célébré ça en levant le poing serré dans le gant noir des Black Panthers pendant que le drapeau américain était hissé. Ça m’avait fait beaucoup pleurer. Ça m’avait rappelé les propos de Gwen, étudiant de Nanterre qui nous donnait des cours, qui disait que la première chose à apprendre, c’était de dire non. Non aux patrons, non à l’école. Il trouvait nos parents trop gentils, trop dociles. J’ai raconté ça. Le prof m’a dit qu’il fallait que je songe à faire quelque chose avec mon écriture. »

La première fois que j’ai enterré des Algériens en France, ça a été un choc

Mais c’est aussi à l’école que Charef apprend que l’intégration culturelle est en fait l’adaptation économique d’une société en mutation. Il réalise le rôle auquel il sera assigné :

« La France nous a fait venir parce que nos parents commençaient à avoir plus de 40 ans et on devait les remplacer. Je l’apprends un jour, en cours moyen, car le directeur m’a dit : “Aller à l’usine, c’est quand même mieux que d’aller sur les chantiers comme ton père.” Là, j’ai compris que je n’étais pas là pour faire un beau métier que j’aurais choisi. L’année d’après, on visite l’usine de Renault Billancourt, sur une île, et j’ai pris peur car j’ai compris ce que j’allais faire : le travail à la chaîne où les gars, loin les uns des autres, n’avaient pas le temps de se parler et répétaient les mêmes gestes. Quand j’ai eu mon CAP, le prof d’atelier m’a dit : “J’ai quatre adresses pour toi, tu peux choisir si tu veux travailler à Paris ou en banlieue.” Quand j’ai commencé à travailler, mon père était vraiment content. À partir du moment où je travaillais à l’usine, je le dépassais déjà. Je donnais ma paie à ma mère, pour ne pas qu’il voie que je gagnais plus que lui alors que ça faisait six mois que j’étais en poste. »

L’intégration s’est faite jusqu’à la mort, au sens littéral du terme :

« Nos parents nous ont intégrés en se disant qu’il ne fallait plus se casser la tête avec l’Algérie. Ils ont montré l’exemple en se faisant enterrer ici, ils sont allés jusqu’au bout, comme ça nos enfants iront nous voir sans prendre de billet d’avion. C’était inconscient. La première fois que j’ai enterré des Algériens en France, ça a été un choc. Là, tu te dis : “Ça y est, c’est fini, on meurt ici, c’est la fin du film. On est un peuple immigré, avec une naissance et une fin.” »

Et pourtant, le vocabulaire de la différence subsiste dans la façon de le qualifier : « Il y a toujours l’esprit du colon. On ne nous appelle plus les indigènes mais beurs, issus de l’immigration, issus des quartiers, issus de la banlieue. Il ne faut pas qu’on s’intègre mais que les autres nous intègrent. »

C’est en tant que premier représentant de la « littérature beure » que Mehdi Charef avait été reçu dans l’émission Apostrophes, de Bernard Pivot : « Il m’a demandé pourquoi j’avais écrit mon livre et je lui ai répondu : “Pour pas crever.” J’avais l’impression qu’on étouffait, on ne nous demandait que de travailler, on n’allait pas vers nous pour nous dire qu’on avait accès à ceci ou à cela. On s’est construit nous-mêmes avec ce qu’on lisait, les chansons, les films… On était différents, on s’est fait une culture par nous-mêmes. »

C’est ce chemin vers la découverte de lui-même que nous propose Mehdi Charef dans Rue des Pâquerettes, premier volet d’une trilogie autobiographique. Un parcours de sueur et de larmes, mais aussi de rires et d’espoir, qui fai t dire à l’écrivain : « Heureusement qu’on est venus en France. J’ai eu des regrets les premières années parce que je laissais derrière moi ma grand-mère, mes amis, le soleil. Mais je n’en ai plus, mon père a bien fait de nous amener ici, ma famille et moi avons pu faire ce qu’on voulait. »


EXTRAIT

« Nous quittons Paris pour la banlieue : voilà Nanterre. On croise des femmes arabes qui ne portent pas le haïk et cachent leurs cheveux sous un foulard, avec sur le dos une veste large ou un manteau délavé, dépassé. On voit leurs mollets. Ma mère, qui ne s’est pas encore décoiffée, se retourne sur leur passage. Elle doit se poser des questions : aura-t-elle le culot de sortir à visage découvert ? Impensable… Intérieurement, je ris d’elle, je la fixe, son regard croise le mien. Ses yeux noirs d’une profondeur vertigineuse sont mon issue de secours, mon point de repère. Je n’ai plus peur des Français. »

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte