Politique

Israël : Avigdor Lieberman, le Brutus de Benyamin Netanyahou

Avigdor Lieberman après une conférence de presse, le 30 mai 2019. © Oded Balilty/AP/SIPA

Mauvais génie de la droite, le leader nationaliste Avigdor Lieberman a longtemps travaillé dans l’ombre de Benyamin Netanyahou. Avant de s’émanciper de son mentor pour mieux fomenter sa chute.

Vers minuit, ce 29 mai, le Premier ministre israélien dévale, fou de rage, l’escalier principal de la Knesset. « C’est incompréhensible, nous avons cédé à toutes ses exigences ! Pour la deuxième fois en huit mois, Avigdor Lieberman entraîne le pays dans des élections inutiles. À cause de caprices personnels et pour quelques sièges de plus », s’emporte « Bibi » devant les caméras, éreinté par d’interminables tractations qui auraient dû sceller son cinquième mandat à la tête de l’État hébreu, acquis le 9 avril.


>>> À LIRE – Israël : le ministre de la Défense Avigdor Lieberman démissionne après le cessez-le-feu à Gaza


Au même moment, le chef de file du parti Israel Beitenou (« Israël, notre maison ») savoure son énième coup d’éclat, loin de s’émouvoir du tohu-bohu général qu’il vient de provoquer. Tandis que le Parlement se saborde en votant son autodissolution, Lieberman poste une photo de lui, paisiblement installé dans son bureau. Le regard amusé, l’ancien ministre visionne l’émission satirique Eretz Nehederet (« Un pays formidable »), où, longtemps, il est apparu sous les traits d’un vampire assoiffé de sang. Une fois encore, le sexagénaire est fidèle à sa réputation : imprévisible, calculateur et sans états d’âme.

« Fier de sa double identité »

« Il est et restera toujours une énigme. C’est très difficile de savoir ce qu’il manigance et ce qui l’anime », note Limor Livnat, ancienne cadre du Likoud. Ceux qui l’ont côtoyé assurent que Lieberman souffre d’un complexe d’infériorité auquel aurait grandement contribué l’étiquette « russe » que lui accolent la plupart des médias israéliens. D’ailleurs, les éditorialistes continuent d’utiliser son premier prénom, Ivet, que l’intéressé avait abandonné pour Avigdor juste après avoir immigré en Israël, à l’âge de 20 ans, avec ses parents et ses frères. Depuis, le député nationaliste n’est jamais parvenu à se départir de son accent slave, avec cette façon très caractéristique de rouler les r et d’accentuer chaque syllabe.

Il a étudié dans des écoles soviétiques, pense en russe et reste imprégné de ce mécanisme obscur dans lequel il a grandi

Son caractère s’est forgé en ex-URSS, sur les terres désormais moldaves de Chisinau. « Bien que juif et fier de sa double identité, il a étudié dans des écoles soviétiques, pense en russe et reste imprégné de ce mécanisme obscur dans lequel il a grandi », explique Ronit Vardi, l’une de ses biographes. Au début des années 1980, sur les bancs de l’université hébraïque de Jérusalem, le jeune Avigdor se rapproche du Likoud et impressionne par son activité et son sens de l’organisation. Les tensions sont fréquentes, et, parfois, il n’hésite pas à faire le coup de poing contre des étudiants arabes, comme Ahmed Tibi et Azmi Bishara, qu’il retrouvera une quinzaine d’années plus tard au Parlement.

Un temps « videur » de la discothèque du campus, Lieberman finit par prendre la tête d’un puissant syndicat de travailleurs, contrôlé par le Likoud. Mais alors que ses compères de l’époque rêvent de marcher sur les pas d’Ariel Sharon et d’Itzhak Shamir, héros de la droite nationaliste israélienne, lui n’affiche que des ambitions modestes. Benyamin Netanyahou, de retour au pays en 1988, après avoir été ambassadeur d’Israël aux Nations unies, le prend sous son aile. « Il est d’abord son porteur de valises, son chauffeur, celui qui prend les rendez-vous, va chercher à déjeuner… Comme un serviteur, raconte Ronit Vardi. Mais avec le temps, il s’est aguerri ­politiquement. »

Benyamin Netanyahou (à dr.) avec son nouveau ministre de la Défense Avigdor Lieberman, leader du parti ultranationaliste Israel Beitenou, le 25 mai, à la Knesset. © YONATAN SINDEL/FLASH-90-REA

Caution russe

Lieberman se rapproche du clan Netanyahou alors que tout l’oppose culturellement à ses membres. Il obtient les faveurs de la redoutable Sarah, qui l’accompagne à chaque nouvel achat de costume. « Bibi » lui accorde une confiance aveugle et en fait son chef de cabinet en 1996, après sa victoire sur Shimon Peres. Chef du gouvernement pour la première fois, Netanyahou transmet aux journalistes une circulaire les sommant de ne plus employer le nom d’Ivet lorsqu’ils s’adressent à son fidèle compagnon de route.

Personne n’imaginait qu’Avigdor, avec son esprit de fonctionnaire, connaîtrait une telle ascension politique

Lieberman gagne enfin le respect de tous. « Il avait trouvé sa place dans le cœur de Bibi, mais était aussi devenu totalement dépendant de lui. De façon presque pathologique, Netanyahou a toujours agi de la sorte avec ses proches, témoigne Odelia Carmon, ancienne conseillère du Premier ministre israélien. À l’époque, Bibi voit en Lieberman une caution utile auprès de l’immense vivier électoral que représente la communauté russe en Israël. Mais personne n’imaginait qu’Avigdor, avec son esprit de fonctionnaire, connaîtrait une telle ascension politique. »

Celle-ci démarre véritablement en 1997, après une première rupture avec Netanyahou. Furieux de voir ce dernier signer l’accord de Wye Plantation avec le « terroriste » Yasser Arafat – entraînant un retrait israélien de la ville de Hébron et d’autres secteurs de Cisjordanie – , Lieberman claque la porte du Likoud. Deux ans plus tard, fort de son aura auprès du million de nouveaux immigrants venus comme lui d’ex-URSS, il fonde le parti Israel Beitenou et remporte ses premiers sièges au Parlement. Ministre des Transports du gouvernement d’Ariel Sharon, il est sèchement limogé en 2004 pour s’être publiquement opposé au désengagement de la bande de Gaza.

Ministre sans influence

Le leader russophone se taille une réputation de « Raspoutine israélien ». Habitué des déclarations belliqueuses, il menace, pêle-mêle, de faire bombarder le barrage d’Assouan si l’armée égyptienne pose un orteil dans la péninsule du Sinaï ; jure, une fois au pouvoir, de liquider les islamistes du Hamas en moins de quarante-huit heures. Et a suggéré, plus récemment, de « décapiter à la hache » les terroristes palestiniens.


>>> À LIRE – Avigdor Lieberman : « Il faut décapiter les arabes qui trahissent Israël »


Surfant sur la droitisation de la société israélienne, marquée par la vague d’attentats-­suicides qui a ensanglanté le pays au début des années 2000, Lieberman plaide pour une loyauté exemplaire à laquelle les citoyens arabes seraient sommés de souscrire sous peine d’être expulsés. « Nous ne leur demandons pas de partager le rêve sioniste, mais nous voulons qu’ils reconnaissent Israël comme la seule nation juive de ce monde », martèle-t-il.

Étonnamment, alors que l’ancien immigrant réside dans une colonie de Cisjordanie, il n’est pas défavorable à un retrait des territoires en échange de la paix

Étonnamment, alors que l’ancien immigrant réside dans une colonie de Cisjordanie, il n’est pas défavorable à un retrait des territoires en échange de la paix. À condition que les Arabes de Galilée soient rattachés au nouvel État palestinien. Les ténors du Likoud ne sont pas insensibles à son populisme. En 2013, alors qu’Israel Beitenou devient la troisième force politique du pays, Netanyahou oublie sa rancœur pour faire de Lieberman son colistier. La réconciliation est froide. Leur union politique se révèle décevante : 31 sièges au lieu des 45 espérés.

« Bibi » en fait un ministre des Affaires étrangères de pacotille, privé de toute influence. Puis Lieberman est propulsé à la Défense, qu’il quitte avec fracas le 18 novembre 2018, après qu’un cessez-le-feu avec le Hamas a été conclu dans son dos. La coalition de droite vacille, et l’intenable Avigdor en profite pour donner l’estocade. Sa cible ultime : les ultraorthodoxes, plus fidèles alliés politiques de « Bibi ». Son arme : la loi sur la conscription militaire, qu’il souhaite imposer à tous les « hommes en noir », quitte à briser le règne de Netanyahou. « Depuis longtemps, Lieberman rêve de marcher sur la tête de son mentor, résume Limor Livnat. Là, il tient sa revanche. »


17 septembre

C’est la date des législatives anticipées après l’échec de la formation d’un gouvernement de coalition issu des élections d’avril.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte