Politique

RDC : François Beya, ancien proche de Kabila devenu conseiller de Tshisekedi pour les dossiers sensibles

François Beya accompagne le chef de l’État dans nombre de ses déplacements. Ici (en arrière-plan à gauche) à Washington, en avril. © TWITTER PRESIDENCE RDC

Chargé de la sécurité au sein du cabinet présidentiel, cet homme aussi discret qu’influent a réussi en quelques semaines à se tailler une place de choix au cœur du système Tshisekedi.

François Beya Wa Kasonga goûte peu la lumière. Nommé conseiller spécial du chef de l’État en matière de sécurité le 2 février, il n’est pas homme à s’exposer ou à se rengorger publiquement de sa propre importance. Pourtant, rares sont ceux qui, comme lui, peuvent se vanter d’avoir l’oreille du président de la République, celle de son directeur de cabinet et même celle de son prédécesseur au sommet de l’État.

Mais Beya ne tient pas à ce que l’on s’y attarde. D’un sourire poli mais sans équivoque, il décline les demandes d’interview et refuse d’être cité, même brièvement. « Il est affable et courtois, mais ce sera toujours un flic dans l’âme », résume l’un de ses proches pour expliquer la réserve de ce sexagénaire qui, en quelques semaines, est parvenu à se faire une place au cœur de la présidence congolaise.


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De fait, lorsque l’on scrute les coulisses du pouvoir, on s’aperçoit que François Beya est partout. À Kinshasa, le 17 février, aux côtés de Félix Tshisekedi, lorsque Joseph Kabila rend visite pour la première fois au nouveau président à la Cité de l’Union africaine (UA). À Washington, au tout début d’avril, alors que le dirigeant congolais doit s’entretenir avec le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, et espère encore être reçu par Donald Trump.

On l’entrevoit aussi à Libreville au début de juin, préparant l’arrivée d’un Tshisekedi venu saluer son homologue convalescent, Ali Bongo Ondimba. « Il est devenu la clé du système Tshisekedi, affirme une source au sein du cabinet du chef de l’État. C’est l’homme le plus puissant de la présidence après Tshisekedi, bien sûr, et le directeur de cabinet. »

Le président Félix Tshisekedi (à g.) et son prédécesseur, Joseph Kabila, à Kinshasa, le 24 janvier. © Jérôme Delay/AP/SIPA

Beya n’a jamais fait partie de l’aile dure du clan Kabila et il a gagné la confiance de la famille Tshisekedi

Sa nomination avait pourtant suscité quelques remous. Il avait beau ne pas être aussi controversé qu’un Kalev Mutond, chef de la redoutée Agence nationale des renseignements (ANR) sous la présidence de Joseph Kabila, des voix s’étaient élevées pour regretter la promotion de celui qui, des années durant, avait servi à la tête de l’efficace Direction générale de migration (DGM) et qui était un membre influent de l’entourage de Kabila.

Les mêmes ont protesté, quelques semaines plus tard, quand Roger Kibelisa est devenu son numéro deux. Cet ancien haut responsable de l’ANR n’a-t-il pas été sanctionné par l’Union européenne pour son rôle dans la répression des manifestations de l’opposition entre fin 2016 et 2018 ?

Artisan du rapprochement

Mais Beya n’a jamais fait partie de l’aile dure du clan Kabila et il a, depuis longtemps, gagné la confiance de la famille Tshisekedi. À Kinshasa, il passe pour avoir été l’un des principaux artisans du rapprochement entre le nouveau dirigeant et son prédécesseur.

« C’est précisément parce que c’est un modéré que le président l’a choisi : il tenait à tourner la page et à humaniser les services de sécurité », confie-t-on dans l’entourage du chef de l’État, où l’on loue sa « tempérance ». Un proche de Beya jure qu’il n’a jamais été partisan de la manière forte : « C’est un peu un gentil flic, efficace mais adepte des méthodes plus subtiles et de ce que l’on pourrait appeler la “soft security”. »


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Beya peut aujourd’hui se targuer d’avoir un accès direct au président – il est le seul membre du cabinet à ne pas dépendre de Vital Kamerhe, qui se mêle de toute façon peu des affaires de sécurité. Il gère le Centre de coordination de renseignements (CCR) et, chaque jour ou presque, en rend compte à Félix Tshisekedi. Un bureau a été mis à sa disposition à la Cité de l’UA, mais aussi au Palais de la nation. Entouré d’une petite équipe dont il a lui-même choisi les membres, il dirige un véritable « cabinet dans le cabinet » qui, aux dires d’un familier de la présidence, ne répond qu’à lui.

Cette influence, Beya l’a construite année après année, dans l’ombre des couloirs des services de renseignements. Originaire du territoire de Dibaya, dans la province du Kasaï-Central (Tshisekedi, lui, vient du Kasaï-Oriental, et cela a joué dans la formation d’un lien de confiance entre eux), il a été recruté au début des années 1970, sous Mobutu.

Homme de réseaux

À l'arrivée de Moïse Katumbi à l’aéroport de Lubumbashi, le 20 mai. © Junior KANNAH

C’est lui qui, depuis plusieurs semaines, gère les relations de la présidence avec Moïse Katumbi

Repéré par Seti Yale, alors chef des renseignements, il devient son adjoint et fait partie de la première génération d’officiers zaïrois formés par le Mossad. Il survit à la chute du maréchal, en 1997, rejoint l’ANR sous la présidence de Laurent-Désiré Kabila (au poste de directeur de cabinet du patron de l’époque, Kazadi Nyembo), puis intègre la DGM, dont Joseph Kabila finira par lui confier les rênes.

Surnommé « Franc belge » par ses homologues bruxellois, « Fantomas » par ses collègues français, il dispose aujourd’hui d’un réseau très étendu dans les capitales de la sous-région. Il peut également se prévaloir de contacts chez les Occidentaux aussi bien que chez les Russes ou les Israéliens – ce qui n’est pas sans agacer l’ANR, qui a parfois l’impression que Beya empiète sur son territoire.

Il a aussi le grand avantage de connaître une bonne partie de la classe politique congolaise. Non content de continuer à servir d’intermédiaire entre Kabila et Tshisekedi, il s’est impliqué dans la résolution du cas Antipas Mbusa Nyamwisi, cet opposant rentré au pays à la fin de mai après sept années d’exil.

Il a également renoué les fils du dialogue avec Honoré Ngbanda, un ancien responsable des services de sécurité sous Mobutu (pour lequel Beya avait d’ailleurs travaillé) devenu le chef de l’Alliance des patriotes pour la refondation du Congo (l’Apareco, très virulente sur les réseaux sociaux). C’est aussi lui qui a ordonné la libération de Lambert Mende, l’ancien porte-parole de Joseph Kabila, brièvement interpellé dans le cadre d’une affaire de trafic de diamants.


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Et c’est encore lui qui, depuis plusieurs semaines, gère les relations de la présidence avec Moïse Katumbi. À la demande du chef de l’État, Beya a veillé à ce qu’un passeport congolais soit remis à l’opposant en exil, puis à ce qu’il puisse revenir à Lubumbashi, le 20 mai, en toute sécurité.

Quelques jours plus tard, il lui a aussi expliqué, avec diplomatie, qu’il n’était pas forcément souhaitable qu’il assiste aux obsèques d’Étienne Tshisekedi, et l’a incité à différer son « safari » – la tournée que Katumbi comptait entreprendre à son retour au pays. Pour « des raisons de sécurité », bien sûr.


Un partisan de l’ouverture

Réputé modéré et adepte du dialogue, François Beya encourage le chef de l’État à ouvrir son futur gouvernement à ceux qui n’appartiennent ni au Front commun pour le Congo (FCC, de Joseph Kabila) ni à la plateforme présidentielle Cach (Cap pour le changement). Il a rencontré plusieurs membres de la coalition Lamuka, qui avait soutenu Martin Fayulu à la dernière présidentielle, et entretient des contacts réguliers avec Pierre Lumbi, le vice-président de la plateforme Ensemble, de Moïse Katumbi.

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