Société

[Tribune] Tunisie : le péril communautariste

Par

Frida Dahmani est correspondante en Tunisie de Jeune Afrique.

Capture d'écran de l'émission "Les quatre vérités", diffusée sur la chaîne Elhiwar Ettounsi, à l'origine des révélations sur l'école coranique de Regueb (image d'illustration). © YouTube/Elhiwar Ettounsi

Plusieurs polémiques récentes, comme la fermeture de l'école coranique de Regueb et la controverse autour de l'inauguration à Djerba d'un établissement juif réservé aux filles, sont autant de défis lancé à l'État séculier.

Le grand bond en avant en matière de genre, qui aurait permis à la Tunisie de se distinguer des nations arabes, n’aura pas lieu. Le projet de loi sur l’égalité entre citoyens et citoyennes, notamment en matière d’héritage, ne passera pas sous cette législature. « Les Tunisiennes bénéficient déjà des droits les plus larges », se justifient les partisans du statu quo.

Avant que le lobbyiste islamiste Radhouane Masmoudi, exprimant tout haut ce que certains pensent tout bas, n’enclenche la marche arrière en rejetant la fermeture des écoles coraniques et en prônant la non-mixité dans les établissements éducatifs publics. Le propos n’est pas seulement une menace pour l’enseignement séculier. Il ravive aussi la polémique autour des pratiques d’écoles confessionnelles qui échappent à tout contrôle.

Défi lancé au séculier

En février 2019, l’affaire de l’école de Regueb, dans le Centre, avait révélé l’incapacité de l’État à faire appliquer les lois républicaines. Les enfants y étaient soumis à un enseignement strictement religieux. De l’endoctrinement, en d’autres termes.

À Djerba, dans les établissements de Hara el-Kbira, fief de la communauté juive, les filles, au nom de la tradition, sont soumises à une ségrégation qui perdure malgré la loi. L’inauguration, en marge des festivités du pèlerinage de la Ghriba, en mai, d’une école de 1 300 m² qui leur est réservée a mis en lumière cette exception. Une situation oubliée, ou peut-être volontairement ignorée, datant en réalité de l’introduction de l’enseignement, au début du XXe siècle, quand les rabbins de Djerba avaient rejeté l’école laïque, mais aussi celle de l’Alliance israélite.

L’école rabbinique destinée aux filles est une dérogation aux règles de l’État. Un défi lancé au séculier, un dangereux cheval de Troie dans la cour de l’éducation

L’école rabbinique destinée aux filles est une dérogation aux règles de l’État. Un défi lancé au séculier, un dangereux cheval de Troie dans la cour de l’éducation. L’établissement dispense un enseignement religieux, avec une discrimination patente : les filles n’étudient que le Talmud, tandis que les élèves de l’école rabbinique pour garçons reçoivent en fin de scolarité des cours de droit religieux, de pentateuque et de droit commercial.


>>> À LIRE – Tunisie – Fermeture d’une école coranique pour maltraitances : « On ne peut pas dire qu’on ne savait pas »


L’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) a dénoncé des pratiques ségrégationnistes et discriminatoires, préconisant la mixité scolaire comme rempart contre la radicalisation et l’extrémisme religieux. Elle a été rejointe dans ce combat par la Fédération générale de l’enseignement de base, qui estime que l’établissement de Djerba viole « le principe d’égalité des chances » et « confirme l’intention du gouvernement de frapper l’éducation publique en légitimant notamment des écoles privées consacrées à toutes les religions ou idéologies ».

Dangereuse dichotomie

Le silence du gouvernement cautionne non seulement une situation illégale, mais crée – et c’est là le plus dangereux – un précédent non sans conséquences. Car, si l’entorse constitutionnelle – via la rupture d’égalité – est largement avérée, elle masque une dichotomie plus importante.

« Inaugurer une école juive en terre d’islam est exceptionnel. Mazel tov », s’est félicité Moché Lewin, porte-­parole du grand rabbin de France. Tout se déroule comme si la communauté de Djerba, pourtant prompte à déployer le drapeau tunisien, faisait prévaloir sa judéité sur la mère patrie.

En face, la gêne des autorités s’explique par une ambiguïté non dite quant au quotidien de la communauté juive de Tunisie : installée depuis des millénaires, et revendiquant son intégration, elle voit pourtant le nombre des siens se réduire d’année en année. Aux autorités, elle réclame tacitement une protection, comme si elle était menacée, comme si elle était réfugiée sur une terre qui n’était pas la sienne.

En voulant préserver l’observance religieuse et ses propres valeurs, la communauté juive de Djerba s’inscrit dans la même ligne ultra-conservatrice que les islamistes

Pourtant, malgré des tensions sporadiques liées au conflit palestinien, personne n’a jamais été chassé du pays depuis son indépendance. Les Juifs tunisiens, y compris ceux de Djerba, sont des citoyens à part entière qui, pour certains, ont choisi de partir. Comme tout Tunisien, ils ont des droits. Et des devoirs. Ils ne sont ni au-dessous ni au-dessus des lois.

Surtout, la volonté de préserver l’observance religieuse et ses propres valeurs pousse la communauté de Djerba à vouloir se protéger de la sécularisation. Mais, ce faisant, elle s’inscrit dans la même ligne ultra-conservatrice que les islamistes, pour lesquels l’émancipation des Tunisiennes pose problème. En quoi une adolescente de Hara el-Kbira serait-elle différente d’une autre de Kasserine ou de Tunis ? Au nom de la tradition et pour préserver les communautés, y aurait-il deux ou plusieurs Tunisie qui vivent côte à côte ? Il revient à l’État de répondre. Et fermement. Car faire appliquer la Constitution et les lois n’est ni un acte de répression ni d’intolérance.

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