Politique

Yacouba Isaac Zida : « Si je dois rentrer au Burkina pour être candidat en 2020, je serai prêt à affronter tous les risques »

Yacouba Isaac Zida, l’ancien Premier ministre du régime de transition burkinabè, à Montréal, le 11 juin 2019.

Yacouba Isaac Zida, l’ancien Premier ministre du régime de transition burkinabè, à Montréal, le 11 juin 2019. © David Himbert pour JA

En exil au Canada depuis trois ans, l’ancien Premier ministre du régime de transition burkinabè sort de son silence pour répondre aux accusations portées contre lui. Yacouba Isaac Zida annonce son intention de revenir sur le devant de la scène et n'exclut pas la possibilité d’être candidat en 2020.

Il y a un temps pour tout, affirme-t-il. Un temps pour garder le silence, un autre pour parler. Plus de trois ans après son arrivée au Canada, où il a rejoint sa famille au début de l’année 2016, après la période de transition post-Compaoré, Yacouba Isaac Zida a décidé que le moment était venu de s’expliquer. Sur son exil outre-Atlantique et les accusations de corruption qui le visent, mais aussi sur son expérience tumultueuse à la tête de l’État et ses ambitions politiques.

C’est dans la suite impersonnelle d’un appartement-­hôtel du centre-ville de Montréal, à des milliers de kilomètres de Ouagadougou, que l’ancien lieutenant-colonel, qui s’est fait un nom en succédant à Blaise Compaoré, a reçu JA. Détendu et affable, il n’a esquivé aucun sujet. Une manière pour lui de se réhabiliter avant la présidentielle de 2020 ? Sans aucun doute. Car, malgré les menaces judiciaires et ses rapports tendus avec le président Roch Marc Christian Kaboré, l’ex-militaire entend bien revenir sur le devant de la scène dans les mois à venir.

Jeune Afrique : Pourquoi vous êtes-vous installé au Canada depuis la fin de la transition ?

Yacouba Isaac Zida : Je suis venu rendre visite à ma famille, qui y était installée. Mon intention était de rentrer ensuite pour me mettre à la disposition de mon pays. Mais, pendant mon séjour, j’ai reçu des informations m’indiquant que ma liberté y serait menacée.

Quelles étaient ces informations ?

Que le pouvoir en place souhaitait m’arrêter pour de supposés détournements d’argent et pour une présumée mauvaise gestion sous la transition. En vérité, il s’agissait de motivations purement politiques. Nous avons géré la transition de manière irréprochable. Le peuple burkinabè a découvert en nous une valeur politique sûre, et, en cela, nous risquions de faire de l’ombre à ceux qui venaient d’arriver au pouvoir.

Il n’y a eu aucun détournement. Nous avons géré les ressources qui ont été mises à notre disposition de manière intègre

Mais, sur le fond, que répondez-vous à ces accusations ?

Ce sont des allégations mensongères. J’ai donné des instructions pour effectuer des dépenses qui étaient destinées à assurer le bon fonctionnement des organes de la transition. Un rapport de la Cour des comptes, qui est l’instance supérieure de contrôle de la gestion financière de l’État, a confirmé que tout avait été totalement conforme. Il n’y a eu aucun détournement. Nous avons géré les ressources qui ont été mises à notre disposition de manière intègre.

Pourquoi ne pas rentrer si vous n’avez rien à vous reprocher ?

Je souhaite revenir, mais pas dans n’importe quelles conditions. Je veux d’abord que la lumière soit faite sur tout ce qui a été dit sur mon compte.

Pouvez-vous prouver votre innocence ?

Tous les acteurs concernés sont vivants. Tout ce que je dis est vérifiable.

Êtes-vous prêt à témoigner devant la justice burkinabè ?

Oui, mais encore faut-il qu’elle ait un motif pour me demander de témoigner.

Yacouba Isaac Zida, ancien Premier ministre burkinabè. © Théo Renaut/AP/SIPA

Votre femme a été interpellée le 9 septembre 2017 à l’aéroport d’Ottawa avec 208 000 euros en espèces. D’où provenait cette somme et pourquoi ne l’avait-elle pas déclarée ?

Mon épouse avait des économies et avait reçu de l’argent de sa famille. Elle voulait amener ces fonds au Canada pour s’occuper de notre foyer. Elle n’avait jamais transporté autant d’argent sur elle et a fait l’erreur de ne pas le déclarer à son arrivée, ce qui constitue une infraction. Elle a été interpellée. Les enquêteurs l’ont interrogée. Ils se sont rendu compte que cet argent ne provenait pas d’une source criminelle. Elle a été blanchie, et le dossier est clos.

Dans un courrier du 23 novembre 2017, la gendarmerie canadienne sollicitait la coopération des autorités burkinabè dans une enquête sur des « transactions financières suspectes » vous impliquant. Avez-vous été interrogé à ce sujet ?

Je n’ai été informé d’aucune enquête me concernant. Je n’ai d’ailleurs jamais été interpellé ni entendu sur ce dossier.

La procureure du Faso a affirmé que vous n’aviez jamais donné suite aux convocations de la justice burkinabè dans l’enquête sur la répression des manifestations des 30 et 31 octobre 2014, lorsque vous étiez le chef de corps adjoint du Régiment de sécurité présidentielle (RSP). Pourquoi refusez-vous de leur répondre ?

Je n’ai jamais reçu de convocation de sa part sur cette affaire. Je mets ça sur le compte de la cabale politico-­judiciaire que les autorités burkinabè ont lancée contre moi. Ils me perçoivent comme un challenger politique. Pour eux, il faut anéantir les personnes qui ont retenu l’attention du peuple et éviter qu’elles ne reviennent prendre le pouvoir.

L'ancien président burkinabè, Blaise Compaoré. © Francois Mori/AP/SIPA

J’avais beaucoup d’estime pour Blaise Compaoré, mais son pouvoir s’est usé avec le temps. Je l’avais mis en garde, il n’a jamais pris ça au sérieux

Qu’avez-vous ressenti le 31 octobre 2014, lorsque vous avez compris que Blaise Compaoré allait quitter le pouvoir ?

J’ai été soulagé. Un carnage avait été évité. J’ai longtemps été attaché au service du président Compaoré. Il m’a confié des missions personnelles, et j’ai eu beaucoup d’estime pour lui. Mais son pouvoir s’est usé avec le temps. Après les mutineries de 2011, j’ai cherché à le mettre en garde, mais il n’a jamais pris ça au sérieux. J’ai senti que les choses commençaient à lui échapper.


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Comment vous êtes-vous retrouvé à la tête du pays après son départ ? Est-ce le général Gilbert Diendéré qui vous y a placé, comme beaucoup l’ont affirmé ?

Le général Diendéré ne m’a envoyé nulle part. Le 30 octobre 2014, je suis allé moi-même rencontrer Honoré Traoré, alors chef d’état-major général des armées, pour faire le point. En tant que chef de corps adjoint du RSP, je me devais de m’investir dans le règlement de la situation. J’ai informé le général Diendéré de cette rencontre. Mais il n’a rien voulu décider ni assumer.

Le lendemain, je suis retourné à l’état-major pour essayer de trouver une solution. J’y ai trouvé les chefs militaires, des responsables de la société civile et une foule immense. J’ai appelé Diendéré pour lui dire que les manifestants menaçaient de monter sur Kosyam et qu’il fallait que le président Compaoré démissionne en urgence. J’ai directement piloté son départ depuis l’état-major. Le chef de sa sécurité rapprochée voulait qu’il se replie sur Ziniaré, mais moi, j’ai insisté pour que le convoi ne traverse pas la ville et qu’il quitte Ouagadougou par le sud pour rejoindre Pô. Les choses ont vite dégénéré, et plus aucune localité ne semblait sûre pour le président Compaoré. C’est à ce moment-là que les Français sont intervenus pour l’exfiltrer en Côte d’Ivoire.

Le général burkinabè Gilbert Diendéré, leader présumé du coup d'Etat manqué à Ouagadougou, au Burkina Faso, le 23 septembre 2015. © STR/AP/SIPA

Une fois au pouvoir, pourquoi souhaitiez-­vous démanteler le RSP, dont vous étiez pourtant le numéro deux et au sein duquel vous avez fait toute votre carrière militaire ?

Je n’ai pas souhaité démanteler le RSP mais le réformer. Quand j’ai été désigné chef de l’État, je suis allé dire au régiment qu’il ne pouvait pas, dans ce contexte postinsurrectionnel, continuer à exister sans subir des mutations. Tout le monde était alors d’accord avec ça.

Comment expliquez-vous que vos hommes se soient retournés contre vous durant la transition ?

Certaines personnes leur ont mis des idées dans la tête dans le but de les encourager à adhérer au projet de coup d’État. Il s’agissait d’un plan mûri et réfléchi. Les partisans de Blaise Compaoré voulaient absolument reprendre le pouvoir par tous les moyens.

Vous doutiez-vous que certains éléments du RSP et le général Diendéré tenteraient un coup avant les élections ?

Ce coup d’État a été conçu et organisé par le général Diendéré. J’ai eu des discussions avec lui pendant la transition et j’ai compris que rien ne l’intéressait dans ce que nous étions en train de faire pour le pays. Ce qu’il voulait, c’était reprendre le pouvoir. Peut-être avait-il l’impression d’avoir failli à protéger Blaise Compaoré et qu’il lui fallait agir parce qu’il était le sauveur sur lequel certains comptaient.

Quels étaient vos liens avec le général Diendéré ?

Il était un mentor, un officier auprès de qui j’ai beaucoup appris. Il était d’une loyauté irréprochable. Mais il a commis des erreurs, dont la principale a été sa tentative de coup d’État.


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Que vous ont dit les militaires du RSP qui vous ont arrêté le 16 septembre 2015 en Conseil des ministres ?

Lorsqu’ils sont venus dans la salle du Conseil, ils nous ont chahutés, mais aucun n’a osé me regarder en face. Durant ma détention, j’ai subi des insultes et des menaces. Mais j’avais de la compassion pour ces jeunes soldats. Je savais qu’ils étaient manipulés.

Le coup de force n’avait aucune chance de réussir

Qu’avez-vous fait une fois libéré ? Comment avez-vous participé à la contre-offensive visant les putschistes ?

Une fois libre, je suis allé à la résidence de la primature. J’ai passé quelques coups de téléphone et reçu certaines personnes. J’ai ensuite rejoint des collègues officiers pour voir comment gérer cette crise. J’ai aussi fait passer un message à la radio pour appeler le RSP à déposer les armes. Le coup de force n’avait aucune chance de réussir.

Est-ce que ce sont vos hommes qui ont réalisé les écoutes téléphoniques aujourd’hui au cœur du procès de ce putsch manqué ? Qui les a enregistrées et comment ?

Je voudrais être clair une bonne fois pour toutes : ces écoutes téléphoniques ont été réalisées par les renseignements burkinabè. Un service du ministère de la Sécurité en était chargé. Ces écoutes sont authentiques. Et ceux qui les contestent le savent parfaitement.


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La responsabilité de Djibrill Bassolé, l’ancien ministre burkinabè des Affaires étrangères, et celle de Guillaume Soro, désormais ex-président de l’Assemblée nationale ivoirienne, ne font donc aucun doute ?

Leur responsabilité est indéniable.

Je lui ai demandé : « Guillaume, je ne comprends pas : tu es dans cette affaire ? » Il m’a répondu que c’était faux

Avez-vous été surpris par l’implication de Guillaume Soro ?

Oui, car nous étions proches. Nous nous connaissions depuis 2000, quand j’étais officier de liaison auprès de la rébellion des Forces nouvelles. Nous étions en contact pendant la transition. J’ai appris son implication dans le putsch en sortant de détention, dès que les différents éléments ont été mis à ma disposition. Je l’ai immédiatement appelé. Je lui ai demandé : « Guillaume, je ne comprends pas : tu es dans cette affaire ? » Il m’a répondu que c’était faux.

Je lui ai déclaré que nous avions suffisamment d’éléments prouvant son implication, sans lui expliquer qu’il avait été enregistré. Je lui ai aussi demandé de faire un communiqué pour condamner le coup d’État, pour que nous puissions considérer qu’il regrettait d’y avoir été mêlé. Il a refusé.

Avez-vous des éléments prouvant l’implication d’autres hautes personnalités civiles ou militaires ivoiriennes dans ce coup d’État ?

Oui, notamment des officiers, y compris le chef d’état-­major particulier d’Alassane Ouattara. Il a envoyé des moyens matériels et financiers au général Diendéré pendant le coup d’État. Mais je ne pense pas que cela ait été sur instruction du président ivoirien. Un officier, qui plus est un général, bénéficie toujours d’une certaine marge de manœuvre.

Avec le président Roch Marc Christian Kaboré, lors de l’inauguration de l’avenue Norbert-Zongo, à Ouagadougou, en décembre 2015. © Sophie Garcia/hanslucas.com

La gouvernance du président Kaboré est pire que tout ce que le Burkina a connu jusqu’à présent

Vous êtes très critique à l’égard de Roch Marc Christian Kaboré. Pourquoi nourrissez-vous ce ressentiment à son égard ?

C’est le chef de l’État, et je lui dois considération et respect. Ma critique n’est pas personnelle. Elle porte sur sa gouvernance, que je considère comme catastrophique pour le pays. J’ai discuté avec lui avant et après son élection. Je lui ai toujours conseillé d’œuvrer à la réconciliation nationale. Mais ce n’était pas une priorité pour lui. Aujourd’hui encore, malgré la récente lettre du président Blaise Compaoré appelant à l’apaisement, il ne semble pas comprendre que c’est la seule voie de salut pour le Burkina Faso.

Comment jugez-vous son action à la tête du pays ?

La situation est terrible. La gouvernance du président Kaboré est pire que tout ce que le Burkina a connu jusqu’à présent. Outre l’échec de la réconciliation nationale, la corruption et la gabegie sont partout. Le train de vie de l’État, que nous avions réduit sous la transition, a augmenté. Vous ne pouvez pas dire que le pays a des difficultés et augmenter les fonds de souveraineté dont la gestion est laissée à la discrétion de quelques-uns.


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Quels sont vos rapports avec lui ? Avez-vous échangé depuis ses derniers SMS vous demandant de rentrer au Burkina Faso, en 2016 ?

Non, nous avons totalement coupé les ponts.

Roch Marc Christian Kaboré. © Vincent Fournier pour JA

Imaginiez-vous que la situation sécuritaire puisse ainsi se dégrader ?

Des menaces planaient déjà sur le Burkina sous la transition. Tous les facteurs étaient réunis pour que la situation se dégrade. Voilà pourquoi nous souhaitions que le chef de l’État s’entoure de personnes compétentes pour diriger l’appareil sécuritaire. Mais la présidence a voulu tout politiser. Le résultat est là. Les attaques sont quotidiennes, et des centaines de personnes sont mortes.

Rien n’est décidé pour l’instant, mais, oui, je n’exclus pas la possibilité d’être candidat en 2020

Vous ne cachez pas vos ambitions. Comptez-vous être candidat à la présidentielle de 2020 ?

Si je dois servir mon pays, je le ferai par devoir patriotique. Notre jeunesse réclame un changement, qui ne peut se faire qu’à travers un renouvellement de la classe politique. Les gouvernants actuels étaient déjà aux affaires quand la plupart de ces jeunes sont nés. Quand j’écoute cette jeunesse, cela m’amène à réfléchir. Rien n’est décidé pour l’instant, mais, oui, je n’exclus pas la possibilité d’être candidat en 2020.

Il vous faudra également rentrer au Burkina d’ici là… Êtes-vous prêt à prendre ce risque ?

Si je dois rentrer pour être candidat, je serai prêt à affronter tous les risques qui pourront se présenter.

Revendiquez-vous un côté sankariste ?

Thomas Sankara est arrivé au pouvoir en 1983, quand je venais d’atteindre la majorité. J’étais au Prytanée militaire de Kadiogo. Il a toujours été notre idole. Nous avons grandi avec le projet de Sankara en tête. Si je dois me revendiquer d’une personnalité politique, ce serait bien de lui.

Vous êtes très croyant. Quelle place occupe Dieu dans votre vie ?

La première. Dieu est tout pour moi. Tout le reste vient après Dieu.

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