Société

[Édito] Le ventre des Africaines

Par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Une mère et sa fille de quelques jours pendant une consultation au Centre de Protection Maternelle et Infantile (PMI) de la Medina, à Dakar, au Sénégal, le 23 octobre 2013.

Une mère et sa fille de quelques jours pendant une consultation au Centre de Protection Maternelle et Infantile (PMI) de la Medina, à Dakar, au Sénégal, le 23 octobre 2013. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

L’argument d’une démographie africaine considérée comme menaçante resurgit régulièrement dans les discours des responsables politiques occidentaux, alimentant autant les fantasmes que la montée des populismes.

«Les Africains sont prévenus : la bataille pour le contrôle de l’utérus des femmes du continent n’est pas près de s’arrêter. » L’essayiste camerounais Yann Gwet, qui conclut sur ces lignes décapantes une tribune récente dans Libération, cite à l’appui de sa thèse un tweet passablement nauséeux de l’écrivain français Renaud Camus, théoricien du « grand remplacement » idolâtré par Éric Zemmour, Marion Maréchal et le terroriste de Christchurch : « Une boîte de préservatifs offerte en Afrique, c’est trois noyés de moins en Méditerranée, cent mille euros d’économie pour la Caisse d’allocations familiales, deux cellules de prison libérées et trois centimètres de banquise préservée. »

Gwet aurait pu aussi, tant il est vrai que l’obsession névrotique de la « bombe démographique » africaine déborde largement les milieux identitaires occidentaux pour contaminer les élites au sens large, faire référence à cette ministre danoise de la Coopération qui qualifiait, au début de mai, la fécondité des Africaines de « menace potentielle pour la sécurité politique », ou encore au président Emmanuel Macron dissertant en toute innocence d’Abuja à N’Djamena en passant par le G20 sur les « 7 à 8 enfants par femme », ignorant que le taux moyen de fertilité sur le continent est en réalité deux fois moindre.


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Corroboré de facto par des intellectuels, des hauts fonctionnaires, voire des sommités caritatives, tous respectables, comme le président de la Croix-Rouge internationale, Peter Maurer, le spécialiste du développement Serge Michaïlof ou l’universitaire (et ex-journaliste) Stephen Smith, dont les essais respectifs Africanistan et La Ruée vers l’Europe sont volontiers mis en exergue par Macron, le fantasme des marées humaines prêtes à se déverser sur l’Europe est tel qu’on est en droit de se demander si des politiques coercitives de limitation des naissances du type de celle qui fut appliquée dans la Chine postmaoïste ne figureront pas bientôt parmi les conditionnalités de l’aide au développement.

Hantise

Les sectateurs de la thèse du « génocide par substitution » des populations blanches – lequel, il convient de le rappeler, fut une réalité appliquée aux peuples autochtones par les colonisateurs en Amérique andine, en Australie, en Nouvelle-Zélande et aux États-Unis – remettent à l’ordre du jour une phobie de la surpopulation dans ce qu’on appelait alors le tiers-monde, déjà très présente au cours des années 1960 quand Jacques Dutronc chantait son « moi » submergé par « sept cents millions de Chinois », « trois ou quatre cents millions de Noirs » et « neuf cents millions de crève-la-faim ».

Le romancier français Jean Raspail, ouvertement d’extrême droite, décrit la dilution d’une Europe minée par la veulerie, envahie par une masse grouillante d’immigrés

Aujourd’hui encore, l’idéologue américain ultraconservateur Steve Bannon, mais aussi Marine Le Pen et Matteo Salvini citent parmi leurs lectures fondatrices un livre paru en 1973, sept fois réédité depuis et traduit en huit langues (dont celle de l’apartheid, l’afrikaans) : Le Camp des saints. Le romancier français Jean Raspail, ouvertement d’extrême droite, ce qui ne l’empêcha pas d’être primé à deux reprises par l’Académie française et d’y rater de très peu son entrée en 2000, y décrit la dilution d’une Europe minée par la veulerie, envahie par une masse grouillante, menaçante et informe d’immigrés au teint sombre débarqués sur ses côtes de cargos rouillés.

À la hantise du général de Gaulle de voir un jour son village de Colombey-les-Deux-Églises devenir Colombey-les-Deux-Mosquées, correspond aujourd’hui la psychose de Benyamin Netanyahou face à la courbe démographique ascendante des Arabes israéliens, celle aussi de Donald Trump et de l’Amérique des rednecks confrontés à la perspective inéluctable d’une minorisation des Blancs non hispaniques à l’horizon 2040.

Montée des populismes

Les résultats des dernières élections européennes le démontrent : ces peurs ont un impact direct et déterminant sur l’inquiétante progression des partis populistes et xénophobes. Elles sont particulièrement irrationnelles en France, dix-septième pays européen en matière d’acceptation des demandes d’asile (70 % sont rejetées depuis cinq ans), mais où le Rassemblement national est arrivé en tête du scrutin. D’où l’importance de regarder, en ce qui concerne l’Afrique, la réalité telle qu’elle est.


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La croissance démographique n’y est pas achevée : en 2050, le continent sera dix fois plus peuplé qu’en 1950, il comptera 2 milliards d’habitants, un humain sur cinq. À ce jour, cette croissance est, en Afrique subsaharienne, essentiellement une démographie de rattrapage, puisque le pourcentage de celles et ceux qui y vivent par rapport à la population mondiale est de 17 %, soit l’équivalent de ce qu’il était en 1500, après avoir chuté à 6 % en 1900 du fait des ravages de la traite, de la colonisation et des maladies exogènes.

Ajouter que les investissements en matière d’éducation, de formation, de santé et de créations d’emplois n’ont pas suivi cette expansion rapide est une évidence : tant que ce déficit ne sera pas comblé, les discours des chefs d’État aux sommets de l’Union africaine sur l’atout économique que représenterait le dividende démographique resteront des vœux pieux, et l’exutoire, pour beaucoup de jeunes, ne pourra être que migratoire.

Trop-plein

Faut-il dès lors, en attendant que se réduise ce fameux « taux de dépendance » (nombre de personnes à charge pour une personne active) si handicapant pour le développement, assagir la natalité africaine à coups de politiques adaptées de planning familial ? Oui, certains pays d’Afrique de l’Ouest (les neuf du « partenariat de Ouagadougou »), le Kenya, le Rwanda, Madagascar, le Zimbabwe se sont d’ailleurs, depuis une décennie et avec toutes les précautions culturelles requises, engagés sur cette voie.

C’est ainsi et non pas en stigmatisant le ventre fantasmé des Africaines qu’il convient d’aborder ce problème. Si trop-plein démographique il y a en effet, il est au moins autant la conséquence que la cause du sous-développement…

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