Politique

Sénégal : face à Macky Sall, l’opposition dans le chacun pour soi

De gauche à droite : Issa Sall, Ousmane Sonko, Macky Sall, Idrissa Seck et Madicke Niang.

De gauche à droite : Issa Sall, Ousmane Sonko, Macky Sall, Idrissa Seck et Madicke Niang. © Photomontage / Photos : REA / Sipa / Jeune Afrique

Faut-il ou non participer au « dialogue national » lancé par Macky Sall ? La question divise l’opposition et souligne les ambitions respectives de ses principales figures.

Le moment se voulait solennel. Après des semaines de brouille postélectorale, marquées par nombre de clashs et de déclarations assassines, l’heure est désormais – du moins en apparence – à l’apaisement. Ce 28 mai, sous les ors du palais de la République, à Dakar, Macky Sall lançait en grande pompe le « dialogue national ».

Objectif : permettre aux uns et aux autres d’exprimer librement leurs divergences pour « décrisper » l’atmosphère après sa réélection le 24 février dernier. « L’enjeu de ce dialogue est d’aboutir à des consensus qui reflètent les intérêts du Sénégal », a résumé le président face à un parterre de ministres, de figures de la société civile et de responsables de l’opposition.


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Parmi ceux qui avaient fait le déplacement, une présence a été remarquée : celle d’Oumar Sarr, secrétaire général adjoint du Parti démocratique sénégalais (PDS). Sa venue, contre l’avis d’Abdoulaye Wade, a immédiatement été perçue comme une nouvelle déflagration au sein du parti.

À ses côtés, Mamadou Diop Decroix, chargé de conduire une délégation du Front de résistance national (FRN), la principale coalition de l’opposition, et Issa Sall, seul des quatre candidats de l’opposition à la dernière présidentielle à avoir répondu présent. « J’y suis allé pour le pays. Nous avons beaucoup de problèmes à régler, à commencer par celui du processus électoral. Je ne pouvais pas rester chez moi les bras croisés », explique le représentant du Parti de l’unité et du rassemblement (PUR), qui a obtenu 4 % des voix lors du scrutin.

« Plan B » autoproclamé du PDS à la présidentielle, Madické Niang (ici pendant sa campagne) a claqué la porte du parti le 9 mars.

« Plan B » autoproclamé du PDS à la présidentielle, Madické Niang (ici pendant sa campagne) a claqué la porte du parti le 9 mars. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Nous sommes obligés de faire de la realpolitik, nous n’avons pas d’autre choix que de composer avec Macky Sall

Se disant « favorables » au dialogue, Idrissa Seck et Madické Niang ont, eux, préféré envoyer des émissaires plutôt que d’assister en personne à la cérémonie de lancement. Une façon de s’impliquer sans trop s’engager ? « Nous sommes obligés de faire de la realpolitik, se justifie Madické Niang, qui fut longtemps l’homme de confiance d’Abdoulaye Wade. Macky Sall a été officiellement investi président de la République par le Conseil constitutionnel. Nous n’avons pas d’autre choix que de composer avec lui. Aucun des problèmes que nous dénonçons ne se résoudra sans dialogue. »

Cette opinion est loin d’être partagée par Ousmane Sonko. Dès le 29 mai, le leader de Pastef, arrivé troisième avec 15,6 % des voix, a estimé que ce dialogue était une « mise en scène » à laquelle il ne participerait pas. « On s’oppose ou on est avec Macky Sall, a-t-il asséné lors d’une conférence de presse. Vous ne pouvez pas avoir aboyé il y a quelque temps et être les premiers à vous bousculer au Palais pour serrer la main du président. »

Comme d’habitude dans la bouche de l’ex-inspecteur des impôts, le verbe est incisif. Ses propos n’ont d’ailleurs pas manqué de faire réagir jusque dans les rangs de l’opposition, où l’on n’a guère apprécié d’être ainsi pris pour cible. « Personne ne mange dans la main de Macky Sall. Nous voulons juste sauver la démocratie sénégalaise. Cela passe par un dialogue, qu’on le veuille ou non », rétorque Malick Gakou, président du Grand Parti et soutien d’Idrissa Seck.

Bonne dose de suspicion

Petits tacles ou vraies divergences de vues ? Une chose est sûre : la question de la participation au dialogue a provoqué une fissure au sein de l’opposition. Au point que la coalition FRN, lancée en 2018 pour lutter contre la mise en place du système de parrainages citoyens, semble désormais menacée. « J’ai du mal à voir comment elle va résister à cette séquence. Elle prend l’eau de partout. Je ne serai pas étonné qu’elle coule bientôt », regrette un opposant de premier plan, qui s’interroge sur son adhésion à ce front. « Quand on voit la pluralité des opinions au sein du FRN, notamment au sujet du dialogue national, il y a de quoi se poser des questions », abonde un ancien soutien d’Idrissa Seck.


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À cela s’ajoute une bonne dose de suspicion, certains accusant leurs alliés d’avoir croqué dans la pomme du pouvoir. « Il y a un petit groupe qui espère des maroquins ministériels. J’ai par exemple du mal à voir Oumar Sarr rompre avec Abdoulaye Wade sans avoir reçu un minimum de garanties », accuse un opposant, qui s’interroge aussi sur les « arrière-pensées » de Mamadou Diop Decroix. Issa Sall, lui, a été beaucoup plus clair. Invité du Jury du dimanche sur la radio Emedia, il a affirmé que cela ne le « dérangeait pas d’entrer au gouvernement ».

Ousmane Sonko, 13 mars 2018, à Dakar.

Ousmane Sonko, 13 mars 2018, à Dakar. © Youri Lenquette pour JA

« Il y en a qui sont au FRN le matin et au palais le soir », dénonce un lieutenant d’Ousmane Sonko, qui évoque également les « émissaires » envoyés par le président pour débaucher les opposants – « y compris chez nous ». Après une campagne présidentielle marquée par de nombreux ralliements à Macky Sall, le dialogue national servirait, selon certains, à achever de décimer l’opposition. Dans l’entourage du chef de l’État, on reconnaît d’ailleurs qu’un remaniement n’est pas à exclure et qu’il pourrait déboucher sur « la formation d’un gouvernement d’ouverture ».

Succession de Macky Sall

En est-ce définitivement fini du semblant d’unité que l’opposition tentait d’afficher après le scrutin ? Le jour de l’annonce des résultats, Madické Niang, Issa Sall, Ousmane Sonko et Idrissa Seck avaient fait bloc et signé un communiqué conjoint affirmant qu’ils « rejetaient fermement » la réélection de Macky Sall dès le premier tour.

Les quatre hommes se sont ensuite réunis à plusieurs reprises au domicile de Madické Niang, dans le quartier des Almadies, à Dakar, pour harmoniser leur position et déterminer une stratégie commune. « Nous partageons les mêmes préoccupations par rapport à la gestion du contentieux électoral et à la conduite des affaires du pays. Il est normal que nous nous retrouvions pour en parler », explique l’avocat saint-louisien.

Tous les candidats de l’opposition entendent capitaliser sur leur participation à la dernière présidentielle pour être dans la meilleure posture possible d’ici à 2024

Un discours rassembleur qui peine à convaincre. Car sur cette scène politique en pleine recomposition, tous ont le même objectif : succéder à Macky Sall, qui a promis de quitter le pouvoir en 2024. « Chacun des quatre candidats joue sa propre partition. Ils n’ont pas de réelle volonté de mettre en place une opposition forte et soudée face à un régime qu’ils qualifient tous de nocif », regrette un intime de Khalifa Sall, l’ancien maire socialiste de Dakar. Tous entendent capitaliser sur leur participation à la dernière présidentielle pour être dans la meilleure posture possible d’ici à 2024.

Ainsi, bien qu’arrivé dernier, Madické Niang a montré qu’il pouvait exister hors du PDS et continue à s’appuyer sur l’influente communauté mouride, dont il est très proche. Dans le sillage du bon score réalisé par le PUR aux législatives de 2017, Issa Sall s’est aussi construit une certaine notoriété. En conflit avec Moustapha Sy, le président d’honneur du parti, il pourrait avoir besoin d’assurer ses arrières – d’où, avancent certains, ses récents appels du pied pour entrer au gouvernement.


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Quant à Idrissa Seck et Ousmane Sonko, ils se disputent le rôle de premier opposant à Macky Sall. Très discret ces dernières semaines, le premier observe les remous sans se mouiller. « Il est habile, glisse un de ses ex-alliés. Il n’est pas allé au dialogue car il ne veut toujours pas reconnaître publiquement la légitimité du président, mais il n’en lorgne pas moins le statut de chef de file de l’opposition. »

La Constitution adoptée en 2016 garantit en effet au chef de l’opposition un statut, des droits (comme un budget et un cabinet) et des devoirs. Qui héritera du poste ? Rien n’a encore été décidé, mais la question pourrait bien être discutée lors du dialogue national. De fait, arrivé deuxième à la présidentielle, Idrissa Seck a quelques arguments. « Il ne vise rien, assure pourtant un de ses lieutenants. Le plus important pour lui est d’abord d’obtenir des avancées sur notre système démocratique pour ne pas revivre la crise de la dernière présidentielle. »

Stratégie radicale

De son côté, Ousmane Sonko persévère dans sa stratégie d’opposition radicale. Rien de ce que Macky Sall entreprendra ne trouvera grâce à ses yeux. « Nous ne lui reconnaissons aucune légitimité, confiait-il en avril, après l’annonce de la suppression du poste de Premier ministre. Nous ne dialoguerons pas avec lui. Nous suivons notre propre agenda, pas le sien. Et à la fin, le peuple tranchera. »

Les mots d’ordre qui lui ont permis de faire mouche auprès de nombreux Sénégalais restent les mêmes : transparence, bonne gouvernance et promotion du patriotisme économique. Un discours bien rodé, qui paraît retrouver un certain écho à l’heure où Aliou Sall, le frère cadet du président, est accusé, dans un reportage de la BBC, d’avoir touché des pots-de-vin dans l’attribution de champs pétroliers et gaziers à l’homme d’affaires roumano-australien Frank Timis, pour lequel il travaillait.


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D’autres, en particulier parmi la vingtaine de « recalés » du scrutin, veulent jouer leurs propres cartes. « Ils ont été candidats parce qu’ils ont passé l’étape des parrainages, mais ils ne sont pas représentatifs de toute l’opposition », estime Abdoul Mbaye, ancien Premier ministre qui a vu sa candidature retoquée par le Conseil constitutionnel. Comme lui, ils sont plusieurs à afficher leur méfiance vis-à-vis du dialogue. À commencer par les cadres du PDS restés fidèles à Abdoulaye Wade qui, dans un communiqué daté du 27 mai, a dénoncé la « gestion solitaire du processus politique et des affaires électorales » par Macky Sall.

Reste le cas Khalifa Sall, qui a passé le 22 mai le cap des huit cents jours dans sa cellule de la prison de Rebeuss. Pour l’ex-maire de Dakar, qui avait soutenu la candidature d’Idrissa Seck, la priorité reste de recouvrir sa liberté. « Pour nous, la seule chose acceptable est qu’il soit amnistié, précise un de ses intimes. Tant qu’il reste en prison et qu’il est victime de cette injustice, il est hors de question de dialoguer de quoi que ce soit. »

Pourrait-il bénéficier d’une grâce présidentielle à l’issue du dialogue national, en signe d’apaisement ? Et surtout, à quelles conditions ? Depuis la réélection de Macky Sall, les rumeurs vont bon train. « C’est un véritable casse-tête pour le pouvoir », avance un des proches de Khalifa Sall. S’il devait quitter Rebeuss prématurément, sans que ses activités politiques s’en trouvent restreintes, nul doute qu’il sera alors une pièce maîtresse sur l’échiquier politique sénégalais.


Vers un report des élections ?

Parmi les nombreux thèmes qui doivent être évoqués lors du dialogue national, qui sera dirigé par l’ancien ministre socialiste Famara Ibrahima Sagna, un sujet préoccupe particulièrement l’opposition : le calendrier électoral. Certains opposants redoutent un report des élections locales, prévues à la fin de cette année, mais surtout des législatives, qui devraient avoir lieu en 2022. Ils suspectent Macky Sall de vouloir les repousser pour les coupler avec la prochaine présidentielle, en 2024.

Cela permettrait au futur président, qui n’a plus le pouvoir de dissolution de l’Assemblée nationale depuis la suppression du poste de Premier ministre, d’avoir toutes les cartes en main pour diriger le pays. Cela éviterait aussi à Macky Sall une éventuelle cohabitation pour ses deux dernières années de mandat.

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